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Full text of "Le cloître"

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EMILE  VERHAEREN 

LE  CLOITRE 


ABRUXaiESlCHEZ  i: EDITEUR  E.DEMAN 
<;5*-^  86  RUE  DEU  MONTAGNE  «2K«> 


MDCCCC 


i^s? 


LE  CLOITRE 


IL  A  ETE   TIRE  : 

lo  exemplaires  sur  Japon   Impérial   numérotés  àv       .      .      i   à   lo 
i5   exemplaires  sur  Hollande  .     1 1    à   25 


EMILE  VERHAEREN 

LE  CLOITRE 


MDCCCC 


IL  A  ETli   TIRE  : 

lo  exemplaires  sur  Japon   Impérial  numérotés  de       .      .      i   à   lo 
i5   exemplaires  sur  Hollande  —  .11    à   25 


I 


EMILE  VERHAEREN 

LE  CLOITRE 


MDCCCC 


.1   mon  ami  Emile   VAN  MONS 


1  )eii.\icinc   Edition 


ERRATA 


Page  36,  ligne  14,  au  lieu  de  silice,  lire  cilicc. 

Page  46,  ligne  11,  au  lieu  de  exhausser,  lire  exaucer. 

Page  58,  ligne  8,  au  lieu  de  la,  lire  h. 

Page  Si,  ligne  2,  au  lieu  de  iii'nssaillissnieut-i/s,  lire  m'assaillaioii-ih 


PERSONNAGES 


]3oM   Bai.tha/ar. 
DoM   Marc. 
Le  prieur. 
PiVre  Thomas. 

1  )OM     MlLITIP.N, 

Iprsp.ai.d. 

TuRonrLF. 

Des   moines  ;    —  Des  fidèles. 


ACTE   I 


Jardin  de  couvent  :  parterres  réguliers,  buis,  tonnelles,  cadran 
solaire;  à  droite,  à  l'avant-plan,  calvaire;  à  gauche,  entrée  romane 
de  la  chapelle  ;  au  fond,  des  moines  jouent  aux  boules,  travaillent 
à  des  filets  de  pèche,  rajustent  des  instruments  de  jardinage.  Assis 
en  cercle,  sur  un  large  banc  de  bois,  quelques-uns  s'entretiennent. 


Je  vous  disais  donc  :  Dieu  ne  peut  être  le  mal,  or  la 
crainte  ayant  pour  objet  le  mal,  pourquoi  se  fait-il  qu'on 
enseigne  :  «  La  crainte  de  Dieu  est  le  commencement  de  la 

sagesse  »  ? 


DOM    BALTHAZAR 

Vous  raisonnez  trop. 

THO:\IAS 

La  chose  importe.  Si  l'on  tranche  mal  la  question  toute 
la  vie  chrétienne  est  faussée. 

DOM   BALTHAZAR 

Vous  raisonnez  trop,  vous  dis-je. 

DO-M   MARC 

Il  ne  faut  pas  craindre  Dieu,  il  faut  l'aimer. 

THOMAS 

Vous  parlez  comme  Basilide,  l'hérésiarque. 

DOM   MARC 

Comme  Basilide,  moi? 

THOMAS 

Basilide  dit  textuellement  ce  que  vous  affirmez. 


IK)M    MARC 

Saint  Augustin  le  dit  aussi. 

voM  ^ni.rrn:x 

Dom  Marc  a  raison,  saint  Augustin  dit  textuellement  : 
'(  Aime  et  fais  ce  que  veux  ». 

THOMAS 

Oh  !  cela  n'est  pas  la  même  chose. Saint  Augustin  réserve 
la  crainte.  Il  faut  varier  son  adoration,  il  faut  être  à  la  fois 
et  craintif  et  tremblant  et  plein  de  ferveur... 

DOJI   BALTHAZAR  (impatient) 

Vous  raisonnez  trop...  vous  raisonnez  trop... 

THOMA.S  (<à  DoM  Balthazar) 

Vous  ne  distinguez  pas  toute  l'inlînie  diversité  de  la 
nature  et  de  la  personnalité  divines,  mon  frère. 

DOM  BALTHAZAR  (I.riis.iuement) 

Moi,  j'ai  la  passion,  j'ai  la  rage  de  Dieu, 


Je  ne  comprends  que  ceux. 

Qui  le  proclament, 

Presqu'avec  fureur,  comme  si  leur  âme 

Folle  n'avait  trouvé  pour  le  louer,  qu'un  cri. 

Qu'un  seul,  toujours  le  même, 

Mais  clair,  mais  pur,  mais  fort  comme  un  baptême. 

(  Une  pause). 

Dieu  ne  demande  point  d'être  décrit. 
Pesé  et  consigné  dans  des  livres  superbes 
Et  solennels  comme  l'orgueil. 


Ta  foi  est  simple  ainsi  que  l'herbe. 
Ta  loi,  dans  les  temples  de  Dieu,  s'arrête  au  seuil; 
Mais  au  temps  de  pensée,  où  t(His  nous  sommes, 
11  faut  discuter  Dieu  pour  lui  gagner  les  hommes. 

DOM   R\LTH.-\Z.AR   iviolentl 

Il  est  d'autant  plus  Dieu,  qu'on  ne  le  comprend  pas: 
C'est  quand  la  loi,  c'est  quand  l'amour  sont  las 


Du  porter  (Mirisl,  saiii^kinl  l1  lui,  devant  le  monde, 

Qu'on  perd  son  heure  à  l'expliquer,  par  de  profondes 

Et  complexes,  et  futiles  raisons. 

Or  il  se  rit  de  ces  combinaisons 

De  malices  et  tie  péchés  où  l'on  s'exerce, 

11  ne  veut  pas  de  ce  banal  commerce 

De  mots  et  d'arguments,  où  l'on  cote  son  nom. 

D'après  qu'on  le  défend,  subtilement  ou  non. 

Il  est  plus  haut  que  l'hiunaine  sagesse, 

Il  est  trop  vaste,  ou  trop  géant,  ou  trop  profond. 

Pour  qu'on  en  fixe  ou  la  hauteur  ou  bien  le  fond; 

Et  c'est  uniquement  dans  une  ivresse 

Exultante  d'amour,  de  sacrifice  et  de  ferveur, 

Qu'un  Saint  est,  quelquefois,  monté  jusqu'à  son  cœur 

DOM   MILITIEX 

Voilà  la  vérité  ! 

].)OM   MARC  I plein  Jcffiisiim,   allant  \crs  IJoM   Balthazak) 

Oh,  mon  frère!  mon  frère! 

i3 


THOMAS  uoiiime  surpris I 

Nous    méritons    vraiment    qu'on   nous    bafoue,   qu'on 
nous  renie. 

S'adressant  aux  autres  moines,  qui  inteiromiient  leurs  jeux 
et  qui  écoutent  sans  prendre  parti. 

Et   nous  en  sommes  là   depuis   Bonaventure   et  Saint 
Thomas  d'Aquin  ! 

S'adressant  à  Dom   Marc  et  à  Dom   Militien. 

C'étaient  pourtant  des  Saints,  aussi  hauts  que  les  vôtres. 
Ceux-là  !  c'étaient  des  fronts  et  des  cerveaux  d'apôtres, 
Sereins  et  flamboyants,  comme  un  éclair  de  Dieu; 
Leur  cœur  dans  leur  pensée  avait  saisi  le  feu 
Torride  et  pur,  dont  s'enflamment  les  âmes  ; 
Leur  croyance  prenait  leur  raison  d'or  pour  trame; 
Elle  y  brodait  de  beaux  lys  blancs. 
Certes  aussi  doux  que  ceux  que  vos  prières, 
Tendent  au  ciel,  dans  leurs  élans 
Et  dans  leur  fougue  aventurière. 

Prenant  directement  à  partie  Dom  B.\lthaz.ar. 

C'étaient  des  Saints  et  des  savants,  ceux-là. 
Et  des  héros,  tandis  que  vous... 


i 


DOM    HALTHAZAJ^  (tr-uiblc) 

Il  ne  faut  pas 
Me  regarder  quand  vous  parle/  d'hommes  sublimes. 

Do.M  ^ni.rrmx 

Notre  âge  a  l'ait  tomber  de  ses  plus  hautes  cimes. 
Toute  grandeur.  Il  a  nié  le  sens  ardent, 
Qu'on  attachait,  jadis,  chez  nous,  en  occident, 
A  l'héroïsme  vierge  et  la  force  chrétienne  ; 
La  science  s'en  vint  nous  chanter  son  antienne, 
Quand  s'abaissait,  le  soir,  sur  nos  grèves,  la  foi; 
Mais  la  science  est  à  son  tour  montrée  au  doigt 
Qui  tue  et  qui  supprime;  elle  est  déjà  niée 
Par  ceux  qui  la  rêvaient  claire  et  harmoniée 
Et  belle  au  point  de  commenter  tout  l'univers  ! 
Tel  livre  aujourd'hui  vrai,  abat  le  livre  d'hier. 
Tel  système  large  et  profond,  par  son  contraire 
Sera  biffé.  L'hypothèse  surnuméraire. 
Se  prodigue  partout,  mais  ne  définit  rien  ; 
Il  n'y  a  plus  ni  vrai,  ni  faux,  ni  mal,  ni  bien, 
La  science  est  à  bout  de  vie...  et  se  dévore. 


Ça  n'est  ptis  vrai,  lout  le  futur  lui  reste  encorcl 

DO.M  Mii.rriiix 

Il  tant  que  l'on  revienne  à  la  simplicité, 
A  l'enfance.  Il  faut  l'amour  et  la  bonté 
Et  l'ignorance.  Et  parmi  nous,  le  seul  qui  vive 
Ainsi,  d'accord  avec  la  renaissance  vive 
De  demain,  c'est  Dom  Marc. 

DOM  B.ALTII.VZAR 

C'est  le  plus  haut  de  nous! 

DOM   M.\RC  (œnfus) 

Moi!  Moi  !  Moi!  Balthazar?  mais  je  suis,  de  vous  tous. 
Le  moindre  et  le  plus  nul. 

DOM  BALTHAZAR 

Enfant,  François  d'Assise 
Etait  pareil  et  son  nom  embaume  et  Heurdelise 
Toute  l'église.  Oh  !  certes,  auprès  de  toi,  je  sens 
Combien  le  péché  noir  et  lourd  flétrit  mon  sang. 


Mais  je  te  sais  la  pureté  de  notre  temple; 

Tu  es  la  belle  inconscience,  le  bon  exemple. 

Le  pur  brasier  d'ardeur.  Si  nous  étions  encor 

Les  moines  doux  et  purs  des  moyen-àges  d'or, 

Nous  baiserions  le  bord  de  ta  robe  de  bure. 

Nous  bénirions  tes  mains  calmes  qui  transtigurent... 

DOMMARC  (ti-és-énui) 

Balthazar  1  llalthazar!  mon  frère  Balthazar  ! 

DOM   BALTHAZAR  (violent; 

Je  ne  suis  rien  qu'un  vent  d'orage  et  de  hasard  ; 
Je  ne  suis  rien  qu'un  haillon  fou  dans  la  tempête, 
Lorsque  je  songe  à  la  clarté  fixe  et  secrète. 
Que  ton  esprit,  sans  même  le  savoir,  répand  I 
Je  veux  que  mon  orgueil  soit  vain  et  soit  rampant. 
Quand  tu  parais;  je  veux  humilier  mon  être. 
Mon  cœur,  ma  chair,  mon  corps;  je  veux  les  mettre. 
Sous  tes  pieds  clairs,  dans  la  poussière... 

Il   tombe  à  genoux  comme  égaré. 


D0:M   marc   (voulant  le  relever) 

Mon  pauvre  frère  Balthazar  ! . . . 

DO:\I   BALTHAZAR 

Laisse  ;  le  fard 
De  ma  fausse  grandeur  doit  tomber  dans  la  houe  ; 
Le  péché,  sur  sa  honte  et  sa  terreur,  me  cloue. 
Et  mon  âme  mourrait  si  tu  n'avais  pitié. 

DOM   MARC 

Balthazar!  Balthazar!  Au  nom  de  l'amitié 
Qui  nous  unit,  relève-toi  et  me  regarde; 
Ne  suis-je  pas  ton  simple  élève,  et  toi,  ma  garde? 

DOM  BALTHAZAR  (se  relevant) 

Je  voulais  qu'on  me  vît  humble  et  nul  devant  toi. 

DOM   >nLITIEX 

L'exemple  est  haut  et  digne  et  sa  franchise  accroît 
Notre  ferveur  pour  ta  force  droite,  mon  frère. 


I)()M  H  \1.TII.\/.\R  lii   DoM   Mii.iTii-N 


Il  faut  avoir  pitié  de  moi. 

DOM   MILITIHN 

Notre  prière 
Se  souviendra... 

DOM   ]J.\LTHAZAR  là  tous) 

Il  faut  avoir  immensément  pitié  de  moi... 

Il  s'éloigne,  les  moines  restent  interdits.  Bientôt  Dom 
MiLiTiEN  et  DûM  Marc  vont  le  rejoindre  sous  la  tonnelle. 
Ils  disparaissent. 


THOMAS  l'aiix  moines  qui  restent  occupés  chacun  de   son   travail  i 

Est-ce  étrange?  Brusquement,  comme  en  coup  de  vent, 
en  venir  à  ces  excès!  On  parle,  on  argumente,  on  prouve 
et  cet  étonnant  Balthazar  rompt  tous  liens  et  provoque 
une  sorte  de  scandale  à  rebours. 


IDESBALD 

Il  est  autoritaire  et  arrogant.  Il  est  impétueux  et 
sauvage.  On  le  croit  au-dessus  de  nous  tous,  et  le  voici 
plus  humble,  plus  déjeté  et  plus  bas  que  le  moindre  des 
frères  convers. 

Personne  ne  voit  clair  en  lui. 

THOMAS 

Allons  donc!...  Tu  crois?... 

IDESBALI) 

Il  importe  à  la  sécurité  de  ce  cloître,  que  jamais  ce 
moine  n'en  devienne  le  chef. 

THO>[Ay 

Qui  l'en  empêcherait? 

IDHSBALD  (vivcmcnti 

J'en  appelle  à  tous  nos  moines? 

THOM.\S    (niilleun 

Oh!  ils  ne  sont  pas  de  sa  force  ni  de  sa  taille.  En  sa 
présence,  ils  se  tiennent  cois,  comme  des  vaincus. 


ux  MOixi; 


C'est  que  l'heure  d'as^ir  n'est  point  venue. 


Mais  elle  sonne  depuis  qu'il  est  ici!  Notre  prieur 
soutient  Balthazar  parce  qu'il  est  duc  et  comte  comme  lui, 
comme  Dom  Marc,  comme  Dom  Militien.  Il  le  pousse  à 
notre  tète  avec  ses  mains  séniles.  Voici  dix  ans  que  je  le 
vois,  que  je  lutte,  que  je  travaille.  Je  voudrais  qu'aujour- 
d'hui, tous  vous  m'aidiez,  et  vous  restez  itnmobiles. 

rx  Moix!-: 
Jamais  nous  n'accepterons  Balthazar. 


Alors  défendez- vous.  Quelque  chose  me  dit  que  les  actes 
vont  compter.. . 


Jamais  Rome  ne  nous  l'imposera. 


Dom  Balthazar  est  de  lignée  illustre  ; 
Son  nom  donne  à  sa  vertu  haute  son  lustre, 
Il  a  des  répondants  et  des  aïeux. 
Jadis,  l'un  d'eux. 
Qui  s'en  revint 
Hérissé  d'or  et  de  pillage, 
Vers  son  village, 
Dota,  de  tout  son  bien. 
Ce  cloître,  où  la  grandeur  du  Christ  est  exaltée. 

ux  :\ioixE 
C'est  une  ancienne  histoire. 

THOMAS 

Il  sut^t  qu'on  la  croie  vraie. 

IDESBALD  (rêveur) 

Comme  nous  sommes  encore,  nous  autres,  les  clercs  de 
la  roture  ! 

Balthazar...  Comte  d'Argonne  et  duc  de  Rispaire... 


THOMAS 

Certes  parmi  ntuis  tous, 
Le  moins  armé  de  prévoyance, 
Et  de  vivante  et  de  batailleuse  science. 
C'est  lui  !  Jamais  il  n'aperçoit  les  éclairs  fous 
Qui  balafrent,  là-bas,  au-delà  des  murailles 
De  ce  cloître,  les  vastes  cieux  tonnants. 
Il  n'entend  rien  de  la  bondissante  bataille, 
Où  Dieu  même  semble  inquiet  et  frissonnant; 
Nos  quatre  murs  cernent  pour  lui  le  monde. 
Alors  que  l'univers  entier  est  aujourd'hui 
Si  rugissant,  sous  les  soleils  ou  par  les  nuits, 
Que  pour  n'en  point  ouïr  la  révolte  profonde 
Il  faut  être  de  roc  ou  bien  n'exister  pas!... 
Vivre  comme  jadis,  en  un  rêve  ascétique 
Et  maintenir  ce  rêve  intact  et  despotique. 
Contre  nous  tous,  voilà  ses  seuls  combats. 
Il  est  de  trois  cents  ans  venu  trop  tard  sur  terre. 
Un  fanatisme  étroit  sèche  son  âme  austère; 
Il  ne  sait  rien,  hors  nos  textes  sacramentels. 
Mais  il  sera  prieur,  parce  qu'il  s'affirme  tel. 


UX   MOINE 

C'est  vous  qui  devez  l'être. 

rmiMAS 

Cela  dépend  de  vous.  Vous  êtes  la  force  nouvelle;  celle 
qu'on  ignore  encore  et  qui  doit  éclater.  .Avertissez  le  pape, 
adressez-vous  à  Rome. 

IDESHALD  (avec  hésitation) 

Il  faut  qu'on  vous  nomme. 

THOMAS  (refjardant   IniîsnAi.D  fixement] 

Et  vous?...  vous? 

mESBALD  (fei:;nant  l'inaifterenrr"! 

Oh  moi  ! . . .  moi  ! 

THOMAS  (avec  fermeté) 

Rome  seul  décide.  L'évêque  m'est  favorable.  11  déteste 
notre  prieur.  Il  agira  hors  du  cloître,  prudemment,  sans 
rien  violenter,  comme  il  convient.  Mais  pour  Dieu,  vous 
autres,  remuez-\ous  ! 


Vous  nous  direz  ce  qu'il  l'aut  l'aire. 


Devinez-le;  vos  paroles,  votre  attitude,  les  vœux  que 
vous  exprimez,  ceux  que  vous  taisez,  mais  qu'on  pré- 
sume, vos  démarches,  vos  lettres,  tout  doit  combattre 
Balthazar.  Il  faut  le  perdre  dans  l'esprit  du  prieur.  Il 
faut  l'ébranler  à  ses  propres  yeux,  pour  qu'il  doute  de 
lui-même.  Que  sais-je?  C'est  vous-mêmes  qui  devez 
savoir... 

IDESPAI.D 

Jamais  autant  qu'aujourd'hui,  Balthazar  n'apparut 
dangereux. 

THOMAS   là  InEsnALD) 

Il  traverse  une  crise  de  conscience. 

THÉODULE   (avix  mnines) 

Chacun  de  nous  priera  pour  lui. 


THOMAS     (à     THKODVLEi 

\'ous  prierez  pour  lui  quand  ce  cloître  sera  sauvé. 

THÉODULE 

Dom  Balthazar  demeure  notre  exemple. 

THOMAS 

L'esprit  de  Dieu  ressuscite  de  siècle  en  siècle,  comme 
jadis  son  corps.  A  chaque  métamorphose,  de  nouveaux 
témoins  de  sa  gloire  se  lèvent.  Nous  les  sommes  aujour- 
d'hui. 

THÉODUI.E 

Et  le  prieur?  et  Dom  Marc?  et  Dom  Militien? 

THOMAS 

■Vous  ne  comprenez  rien  à  ce  que  tous,  ici,  nous  vou- 
lons ensemble.  Vous  êtes  le  rameau  maigre  de  cet  arbre 
de  vie,  que  Dieu  planta  jadis  et  cultive  en  ce  monastère. 

THÉODULE 

Notre  devoir  est  d'obéir. 


THOMAS 

Nous  sommes  lu  nombre  et  le  savoir  et  la  vertu.  Vous 
verrez  clair  un  jour. 


Laissez  nous  faire. 

UX   MOIXK 

Vous  substituez  votre  ambition  à  une  autre. 

UN  AUTRE  MOIXE  (à  Idesbald  et  à  Thomas) 

C'est  Baithazar  qui  vous  tient  unis  contre  lui  ;  vous 
vous  disputeriez  sa  place,  s'il  tombait. 

THOMAS  (aux  moines) 

Nous  voulons  vous  arracher  aux  anciens  jougs,  vous 
réveiller  et  vous  grandir.  Ne  soyez  pas  vos  propres 
ennemis. 

Un  silence  se  fait  à  voir  le  prieur  s'avancer. 


IDESP.AI.D    là  mi-voix) 

Laissez  nous  faire...  Laissez  nous  faire... 

Le  vieux  prieur,  appuj'é  sur  sa  canne,  s'approche  lente- 
ment. TiioM.AS  se  dirige  vivement  vers  lui.  Les  autres 
moines  s'éloignent  peu  à  peu  et  finissent  par  disparaître. 


THOMAS  (au  prieur) 

J'ai  achevé,  mon  Pure,  mes  commentaires  sur  Terlul- 
lien.  Puis-je  les  envoyer  à  notre  Seigneur  l'Evèque  et 
demander  1'»  approbatur  »? 

i.K  PRn;uR 

Monseigneur  a  grand  espoir  en  vous.  Il  vous  admire, 
père  Thomas. 

ri  [o:\iAS 
Monseigneur  est  indulgent. 

Et  moi,  crovez-vous  donc  que  je  ne  vous  rende  hom- 
mage? 


j'ai  mis  mon  livre  entier  sous  votre  patronage. 

i.i;  runiiiK 

Vous  êtes  un  portein-  de  torches  devant  Dieu. 
Vous  perforez  de  grands  chemins  de  feu, 
L'infini  d'ombre; 

Notre  siècle,  sans  vous  et  vos  pareils. 
Irait  buter  parmi  les  trous  ou  les  décombres. 
Il  faut  des  savants  purs,  des  fronts  vermeils 
Pour,  humblement,  servir  la  doctrine  éternelle. 
Autant  qu'il  faut,  pour  les  guider 
Et  fermement  les  commander. 
Des  hommes  forts  dont  la  race  fut  solennelle 
Et  largement  dominatrice,  au  cours  des  temps. 


Malgré  tout  mon  respect,  j'ose  croire  pourtant 
Que  ceux  dont  les  cerveaux  sont  grands  par  la  science 
Peuvent  imposer  à  d'autres  qu'eux  l'obéissance 
Et  qu'ils  savent,  à  leur  tour... 


LE   PRIEUR 

Tous  ceux  qui  connaissent  les  hommes  pensent 
Et  ont  pensé  jusqu'à  ce  jour, 
Non  comme  toi,  mais  comme  moi. 

Le  Maître  ici,  je  pense  et  j'ordonne  qu'on  pense.  (Umepos). 
Ecoutez-moi  ;  tant  qu'il  existera  sur  terre. 
Des  familles  depuis  des  siècles  volontaires 
Et  superbes,  votre  espoir  sera  vain. 
La  force  et  l'énergie 

Se  sont,  grâce  à  Dieu  seul  et  non  grâce  au  destin, 
A  tel  point  élargies 
Et  condensées  en  elles, 

Qu'elles  en  ont  la  réserve  et  la  charge  immortelles 
Si  bien  que  vivre  est  pour  elles,  régner. 
A  moins  que  cette  force  immense  et  provignée 
Ne  soit  détruite  ou  dédaignée 
Par  ceux  mêmes  qui  la  détiennent, 
A  moins  qu'ils  se  perdent  ou  qu'ils  s'abstiennent. 
Jamais  aucun  de  vous  contre  eux  ne  pré^'audra. 
C'est  dans  l'ordre  et  c'est  dans  la  nature,  cela. 
Et  vous  aurez  l'esprit  de  le  comprendre... 


DO.M  lîAI.TllAZAR  (survenant) 

Mon  père,  je  voudrais  vous  parler...  seul  à  seul... 

LE   l'RIEUR   (au  l'ère  Thom.\s) 

Laissez-nous. 

Thom.^s   s'éloigne,   puis   hésite.   Le  piicur    le    regarde.     Il 
disparait. 

DOM  BAI-TIIAZAR   (au  Prieur) 

Hier  au  confessionnal,  quelqu'un  m'a  dit  ;  «  \'oici  cinq 
mois  que  le  père  Nol  Harding  tut  tué. On  accusa  son  fils; 
on  l'arrêta.  On  l'a  jugé  et  condamné.  Or,  il  est  innocent, 
je  l'affirme,  et  c'est  moi,  l'assassin  ». 

Sans  réfléchir,  n'écoutant  que  la  \o\x  profonde  de  mon 
âme,  j'ai  enjoint  à  cet  homme  d'aller,  au  sortir  de  mon 
confessionnal,  se  déclarer  coupable.  Il  me  disait  :  «  tout 
m'excuse;  le  père  Harding  lit  mourir  mon  père  ;  il 
l'empoisonna  » . 

J'ai  presque  chassé  de  devant  moi,  cet  homme,  pour 
qu'il  allât  se  livrer  au  plus  vite... 

Et  maintenant  comprenez-vous,  mon  père? 


LE   l'KIEUR 

Vous  avez  fait  ce  qu'il  fallait  faire. 

DO.M   liALTHAZAR 

Kt  moi?  moi?  qui.  voici  dix  ans,  tuai  mon  père,  moi 
que  vous  avez  accueilli,  ici,  auprès  de  vous,  sans  me 
rien  dire... 

LE   PRIEUR 

Cet  homme  a-t-il  voulu  ainsi  que  vous. 
Entrer  au  cloître  et  fervemmcnt,  à  deux  genoux. 
Battre  de  sa  prière  incessante  la  porte 
Des  paradis  fermés? 

DOM    ]!ALTIL\ZAR 

Qu'importe! 
C'est  depuis  hier  que  je  vois  clair  à  coups  d'éclairs 
En  moi-même... 

LE  PRIEUR 

Mais  votre  crime  est  etîacé 


,1c  l'ai  absous  et  Komc  aussi; 
Depuis  dix  ans  que  vous  vivez  ici 
Il  est  oubli,  il  est  poussière. 
Comte  d'Argonne  et  de  Rispaire, 
Vous  paraîtrez  indemme  et  exhausse 
A  votre  heure  dernière,  devant  Dieu. 

DOM    liALTHAZAlC 

Je  veux  crier  mon  crime  devant  tous... 
Je  me  sens  pris  et  emporté  par  ses  remous 
Plus  loin  que  ne  s'étend  ma  volonté  tenace  ; 
Je  veux  crier  mon  crime  et  mériter  ma  grâce. 

LE   l'KlEUK 

Mon  fils... 

UOM    BALTHAZAR 

Toute  la  nuit  je  me  suis  épuisé, 
'Violemment,  à  l'endiguer,  à  le  briser; 
Je  ne  l'ai  pu.  Comme  des  flots  sauvages 
Il  jaillissait  vers  moi  avec  toute  sa  rage... 


Mes  yeux  n'étaient  pas  assez  grands 

Pour  regarder  couler  la  vie  et  tout  le  sang. 

Parmi  la  face  inerte 

De  mon  père.  La  blessure  semblait  ouverte 

Plus  largement,  qu'au  moment  de  sa  mort. 

Et  fermentait,  et  grandissait  encor 

A  mesure  que  mes  yeux  fous  la  regardaient 

Couler,  couler  toujours,  couler  sans  trêve. 

LE  PKIEUK 

Un  rêve  ! 

do:m  balthazar 

C'était  du  sang,  du  sang  fumant  et  vrai, 
J'en  ai  goûté  et  je  le  reconnais. 
Je  suis  rouge  de  ce  sang-là  jusque  dans  l'àme; 
Il  me  pénètre,  il  me  brûle,  comme  une  lîamme 
Profonde,  ici,  dans  mon  torse,  dans  ma  chair. 
J'en  respire  l'odeur  sur  moi.  Le  vent  et  l'air 
Et  la  lumière,  autour  de  moi,  sont  rouges. 
J'ai  peur  de  ce  qui  luit  soudain,  de  ce  qui  bouge. 


J'ai  peur  de  loul.  Le  moindre  bruit 
Fixe  un  arrêt,  dans  ma  pensée  et  ma  prière. 
Et  l'etlrayant  silence  est  un  étau  qui  serre. 
Entre  ses  fers  muets,  mon  cœur  pendant  la  nuit. 

LE   PRIEUR 

Votre  cerveau,  mon  fils,  segare  et  s'haliucine. 
Ce  n'est  plus  Dieu,  mais  c'est  Satan 
Qui  vous  ravage  et  vous  domine. 
Dom  Balthazar,  le  piège  qu'il  vous  tend 
Il  le  tendit  jadis,  aux  plus  fervents  des  moines, 
A  ceux  des  temps  pa'i'ens  à  peine  exorcisés, 
A  ceux  du  désert  pâle  et  des  rocs  convulsés. 
Aux  Paul  et  aux  Antoine. 
Votre  esprit  brûle  et  votre  âme  est  en  feu, 
Vos  pas  hagards  abandonnent  nos  cimes  ; 
Et  vous  ne  songez  pas  que  le  plus  grand  des  crimes 
Est  de  douter  et  de  désespérer  de  Dieu. 


DOM  BALTHAZAR 


Mon  père  ! 


LE   PRIEUR 

Il  liiLit  renaître  à  la  sagesse  sûre, 
Il  faut  réinstaller  le  calme  et  la  mesure. 
En  vous;  il  faut  brovcr  \-otre  fureur;  il  faut 
Couper  dès  aujourd'hui,  à  coups  de  faulx. 
Ce  tas  de  blés  mauvais,  où  la  honte  chardonne. 

DOM   HALTHAZAR 

Je  ne  pourrai  jamais I  Jamais! 

LE  PRIEUR 

Je  vous  l'ordonne. 

D'un  ton   radouci,   après  un   repos. 

Mon  fils,  voici  dix  ans  déjà  que,  parmi  nous. 
Tu  vis  aimant  le  jeûne  exsangue  et  le  courroux 
13u  silice  secret  et  le  cuisant  cautère 
De  cette  mort  quotidienne  et  volontaire, 
Que  nous  vivons,  pour  mériter  le  ciel,  un  jour! 
Le  Christ  se  réjouit  de  toi.  Son  âpre  amour 
Baise  le  sang  caillé  des  sublimes  blessures 
Que  tu  te  fais  pour  sa  gloire.  Tes  flétrissures 


Lui  sont  belles  et  les  an^es  chantent,  là-haut. 
L'excès  de  tes  ardeurs  et  de  tes  pénitences. 
Or,  tu  ne  peux  pas,  toi,  voler  cette  existence 
A  Dieu  dont  tu  restes  le  prêtre  et  le  héraut. 
Tu  ne  peux  point  biller.  par  ta  rouge  folie, 
L'œuvre  de  ton  devoir  non  encore  accomplie. 
Tu  ne  peux  point  jeter  entre  le  Christ  et  toi 
Ta  justice,  pour  en  taire  la  loi. 


DOM    liAI.THAZ.\R   (torture- 1 

Mon  père! 


Mon  père  ! 


LE    PRIEUR 

Ecoute  encor. 

DOM   B.ALTHAZAR 

Oh  !  mon  père! 

LE   PRIEUR 

La  voie 
Du  doux  pardon  doit  rester  celle  de  ton  choix. 

3/ 


Ton  avancée  y  fut  si  simplement  sublime 

Que  Dieu  lui-même  accepte,  à  cette  heure,  ton  crime 

Et  qu'il  l'aime,  parce  que  grâce  à  lui,  tu  fus 

L'être  choisi,  pour  les  rémissions  suprêmes. 

Nuire  à  un  tel  projet  divin,  par  le  refus 

De  te  soumettre  encor  au  silence  absolu, 

Serait  outrager  Dieu,  jusqu'au  blasphème. 

Le  Christ  vit  pour  la  justice,  mais  il  est  mort 

Pour  le  pardon,  et  la  mort  est  plus  haute. 

DOM    BALTUAZAR 

Mon  père  ! 

LE    PRIEUR 

Et  puis  songe  un  instant,  au  tort 
Infrangible,  que  nous  ferait  à  tous,  ta  faute 
Jetée  aux  négateurs,  comme  à  des  chiens; 
Songe  au  rouge  appareil  de  la  vengeance  humaine. 
Inutile  pour  toi,  qui  ne  lui  dois  plus  rien; 
Mon  fils  songe  à  moi-même  aussi,  songe  au  domaine 
D'autorité  dont  tu  seras  le  chef  fervent 


Après  ma  morl.  Tu  es  de  race  impérieuse, 
Tu  es  relu,  tu  dois  tes  jours  à  ce  couvent; 
Dieu  sait  ce  qu'il  a  l'ait,  en  t'amenant 
Ici,  loin  de  ta  vie  étrange  et  orageuse, 
L'esprit  humble,  mais  le  cœur  haut  et  fier  encor. 

DOM   BALTHAZAR 

J'ai  tant  besoin  de  la  pitié,  mon  père! 

LE   PRIEUR 

Non  pas  !  tu  dois  te  relever,  d'un  large  essor. 
Tu  dois  surgir,  moisson  neuve,  de  ta  jachère; 
Repens-toi  parmi  nous,  tant  que  tu  veux. 
Pour  que  le  repentir  te  soit  un  nouveau  titre 
Au  prestige  religieux. 

DOM    BALTHAZAR 

Si  je  pouvais,  tout  à  l'heure,  au  chapitre, 
Me  confesser  une  suprême  fois  ! 

LE   PRIEUR 

Selon  l'usage  ancien,  tu  as  ce  droit, 

39 


Tu  peux  le  prendre  et  t'en  l'aire  une  armure. 
Entre  moines,  tout  est  permis,  dès  que  tu  crois 
Pouvoir  te  ressaisir... 

DOM    BAI.THAZAR 

Oli  !  j'en  suis  sûr! 
J'arracherai  publiquement,  devant  mes  frères, 
Du  fond  de  mon  cerveau,  le  mal  rouge  et  griffu, 
Je  le  noierai  dans  les  eaux  d'or  de  leurs  prières. 
J'irai  vers  eux,  fervent,  soumis,  heureux,  confus, 
Le  cœur  fleuri  de  ma  douleur  et  de  ma  crainte. 
Je  laverai  ma  force  en  leurs  conseils  sans  feinte, 
Je  les  prierai  de  prendre  en  main  mon  espoir  las 
Mon  doute  et  ma  terreur,  ma  rage  et  ma  misère, 
Je  dirai  tout  et  vous  m'assisterez,  mon  père. 
Et  vous... 

I.i;   PRIEUR    ul'un  airentcnau) 

Oh!  sois  sans  peur,  mon  fils,  je  serai  là... 

Il  soit,   DoM    Balthazar   court   vers    Do.m   Marc,   qui,  de 
loin,   depuis  un  instant,   les  épiait. 


nOM     l'.AI.TllAZAK 

Mon  frère  Marc,  sais-lu  que-  je  m'en  vais  renaître: 
Qu'un  nouveau  jour  va  dissiper  ma  nuit 
Que  je  serai,  bientôt,  comme  autrefois,  celui 
Que  tu  aimas... 

DOM   U\RC 

Tu  n'as  jamais  cessé  de  l'être. 
Tu  n'as  jamais  démérité  de  nous... 

DOJI   nAI.THAZAIC   iJevenant  snmbrc  ilf  nnuve.nu) 

Tais-toi, 
.l'ai  la  honte  de  vivre  encor  et  de  te  croire. 

DOM   MARC 

(Quoique  tu  fis,  moi,  j'ai  si  grande  foi 
Fin  ta  vertu  profonde  et  si  longtemps  notoire... 

DOM    BALTHAZAR 

Tais-toi!  Tais-toi  1  ne  me  dis  rien,  avant 
Que  je  sois  pur  ! 


DOM    MARC 

Mon  pauvre  frère  et  maître, 
Que  suis-je  ici,  sinon  un  simple  enfant; 
Mais  tout  mon  être 

Vole  vers  ton  malheur  et  ton  tourment, 
Dont  )"ignore  la  cause, 
Pour  qu'en  mon  cœur,  tu  les  déposes! 
Je  ne  suis  rien,  mais  j'ai  deux  mains, 
Pour  les  joindre;  j'ai  deux  genoux. 
Pour  les  plier  et  les  user,  devant  les  saints  ; 
J'ai  toute  mon  àme,  qui  te  proclame 
L'ensemenceur  d'amour  de  mon  cœur  fou. 
Ma  bouche  et  son  ardeur  pour  toi  jamais  ne  chôment 
Je  t'aime  autant  que  Dieu  peut  le  permettre  aux  hommes  ; 
Je  veux,  pour  moi,  ton  mal  ;  je  veux  ta  croix  ; 
Je  veux  que  ta  douleur  pénètre  en  moi. 
Avec  toutes  ses  dents  de  violence, 
Je  veux,  à  travers  moi,  les  coups  de  lance 
Qui  t'assaillent  et  te  perforent,  toi  ! 


IH)M    liAI.THAZAIv 

Enfant  ! 

IK)M    MARC 

Je  crois  sentir  je  ne  sais  quel  mystère 
Autour  de  toi  ;  les  plus  parfaits  d'entre  nous  tous 
Manquent  parfois  à  nos  règles  austères, 
Mais  ta  faute  fut-elle  éclatante,  les  coups 
De  tout  l'enfer  ne  pourront  faire 
Que  je  ne  t'aime  encor  plus  fervemment  ; 
Regarde-moi  :  mes  yeux  sont  pleins  de  ton  ardeur 
Et  de  ta  volonté;  tu  es  l'aimant 
Qui  soulève  vers  le  ciel  d'or  et  le  bonheur, 
Immensément,  mon  cœur; 
Tu  es  la  joie  inassouvie 
Qui  incendie  et  épuise  ma  vie  ; 
Après  le  Christ,  je  ne  sais  rien 
Qui,  plus  que  toi,  me  soit  l'évidence  du  bien. 
Frère,  tu  es  marqué  pour  les  actions  grandes; 
Resurgis  donc  de  ta  tristesse  et  m'apparais 
Comme  autrefois,  vainqueur,  ô  toi,  qui  n'es  jamais 
Plus  beau  ni  plus  puissant  que  lorsque  tu  commandes. 


DOM  RALTHA7AR 

O  doux  être  naïf  et  spontané  1 
Comme  je  t'aime  et  te  chéris  quand  même. 
Malgré  ma  peine  et  mes  remords  débaillonnés  ! 
J'appris  par  toi  la  confiance  nue, 
La  bonté  simple  et  l'artollement  tendre, 
Les  voix  les  plus  simples,  'tu  me  les  fis  entendre; 
Je  les  cueillis  sur  ta  bouche  ingénue 
Et  j'y  joignis  la  mienne,  âpre  et  passionnée  ; 
Tu  me  changeas  un  peu  mon  àme  hallucinée, 
Si  bien  qu'à  tout  ce  que  l'instinct  te  chante 
Au  cœur,  je  crois.  Je  crois  que  tu  devines, 
Sans  te  tromper  jamais,  l'intention  divine; 
Je  te  sais  pur  de  toute  ardeur  méchante 
Je  te  sais  clair,  de  devoir  strict,  de  piété  grande 
Et  chaste,  et  vierge,  et  beau  comme  une  otlrandc. 


DO.M   MARC    ,avec  exaltation) 


Balthazar  ! . . .  Balthazar  '. 


1)()M   BAI.  rilA/AK 

Ame  fragile  ! 
Si  je  n'eusse  eu  la  peur  de  fendiller  l'argile 
De  ta  si  fraîche  et  timide  innocence, 
J'aurais  jeté  vers  toi  ma  rouge  conscience 
Je  t'aurais  dit  ce  que  je  vais  crier  à  tous  : 
Ma  honte  —  et  mon  péché  terrible,  absous 
Certes,  depuis  longtemps,  mais  qui  renaît. 
Mais  qui  surgit,  ongles  ouverts, 
Regards  sanglants,  de  mon  passé  mauvais 
Et  qui  revient  rùder  et  rugir  dans  ma  chair  1 

DOM    MAKC 

Ne  me  dis  rien,  j'ai  peur,  je  ne  veux  pas 
Que  devant  moi,  tout  seul,  ici,  tu  t'humilies. 

DOM  BAI.THAZAK 

Tu  m'entendras  me  confesser,  après  complies, 
Là-haut.  Tu  me  diras  ce  qu'il  me  reste  à  faire 
Pour  m'afFranchir  du  mal  tumultuaire 
Et  pour  n'y  plus  penser  jamais. 


IJU.M    MARC 

Toute  mon  àme 
Se  fera  flamme 
Pour  veiller  ta  douleur; 
Tout  mon  amour  entourera  ton  cœur 
Comme  des  linges  blancs  qui  sécheront  tes  larmes 
J'ai  dans  mes  mains  les  plus  claires  des  armes 
Le  jeûne  ardent,  la  prière  éperdue 
Qui  lutteront,  pour  que  la  paix  te  soit  rendue; 
Si  la  \^ierge  dans  l'extase  embrasée, 
Désire  encore  comme  autrefois,  pour  l'exhausser. 
Savoir  ma  plus  intime  et  profonde  pensée, 
.le  lui  crierai  :  Mère  incomparable  et  plus  claire 
Que  les  roses  et  les  rayons. 

Guéris  de  son  remords  et  de  son  mal,  mon  frère! 
Sois-lui  le  vêtement  de  joie  et  de  pardon 
()u'il  faut  porter  sur  terre 
Pour  que  les  yeux  de  Dieu 
Fixent,  sans  déplaisir,  sur  l'humaine  misère. 
Leur  majesté. 


46 


DO.M    I;.\I.I11A/AI< 

Mon  doux  Irùre  1 

DOM    MAKC 

,lc  ne  conçois 
Ni  l'éternel  salut,  ni  le  ciel  d'or  sans  toi; 
Je  veux  sauver  mon  âme  avec  la  tienne  ; 
Je  veux  mourir  pour  que  tout  l'infini 
D'ardeur  et  de  bonheur  nous  appartienne; 
Je  veux  c|ue  nos  destins  soient  à  tel  point  unis 
Que  ta  bouche  soit  la  mienne,  que  ta  louange 
Soit  la  mienne,  que  Jésus-Christ  et  que  ses  anges 
Nous  confondent  quand  notre  amour  torrentiel 
S'abîmera  dans  les  brasiers  du  ciel... 
Frère  !  Frère  ! 

Il  se  jette  sur  la  poitrine    de    Doir    Baltiiazak.    —    Les 
cloches  sonnent. 

UOM  HALTHAZAK 

Sois  sans  crainte.  Tu  m'as  rendu 
Ma  force  et  désormais  je  me  sens  défendu 

47 


Par  ta  clarté  de  cifur,  contre  l'enter  entier; 
Voici  l'heure  pour  le  pardon  et  la  pitié, 
Voici  la  paix  et  les  cloches  de  délivrance... 
Voici  venir  l'entière  confiance 
Pour  nous  guider  dans  les  chemins  de  Dieu. 
Sois  sans  crainte,  mais  prie  encor.  Adieu. 

Ils  se  séparent  ;   le  rideau  tombe. 


l 


ACTE   II 


La  salle  capitulaire  :  bancs  de  bois,  dallage  blanc  et  noir  avec, 
au  milieu,  une  natte  de  joncs.  Un  Christ  pend  au  mur.  A  droite, 
à  sa  place  habituelle,  Dom  Balthazar  est  prosterné,  le  front  caché 
en  ses  mains  jointes.  Thomas  survient  et  s'approche  lentement. 
Il  lui  frappe  légèrement   sur  l'épaule  : 


Votre  âme  est  inquiète,  mon  frère.  Puis-je  à  mon  tour 
prier  pour  elle  et  compatir. 

DOil  BAI.TH.'\Z.\R  lie  regardant  et  hésitant  dans  sa  réponse) 

Toutes  les  prières  comptent  devant  Dieu. 


THOMAS 

Vous  paraissez  soulTrir  comme  rarement  on  soutire. 

DO.M   BAI.TIIAZAK 

Toutes  les  prières  du  monde  pèsent  moins,  peut-être, 
que  ne  pèse  mon  crime. 

THOMAS 

Votre  crime? 

DOM   BALTIIAZAK 

Tout  à  l'heure,  ici  même,  je  le  confesserai  devant  tous. 

THOMAS 

Est-il  donc  si  grand  qu'il  jette  à  terre  votre  ardeur  ? 

DOM   BALTHAZAR 

Mon    ardeur  1    mon    ardeur  1    il    s'agit    bien    de    mon 
ardeur... 

THOMAS 

\'otre   ardeur!   Oh!    je  la  sais   tenace   et   violente.    Je 
la  sais... 


DOM    lîAI/niAZAK 

Laissez-moi.. . 

THOMAS 

Je  sais  son  travail  sourd  pour  dominer  ce  cloilre. 

UOM   HALÏUAZAK 

Laissez-moi,  vous  dis-je...  Ni  vous,  ni  moi,  ne  serons 
chels  de  celle  maison.   Il  en  esl  de  plus  dii^nes... 

THOMAS 

Dom  Mililien? 

UOM   HALTHAZAk 

Laissez-moi,...  Laissez-moi,...   Laissez-moi,... 

THOMAS 

Je  ne  comprends  plus;  je  ne  sais  plus  que  croire. 

Un    repos  .     DoM    B.^lthaz.^r    ne     répond    pas.    Thom.as 
continuant  : 

Dom  Balthazar  vouséliez  parmi  nous 

[.'homme  depuis  longtemps  choisi,  celui  qui  vint, 


Un  jour,  arme  d'une  sorte  de  droit  divin. 

Prendre  possession  de  notre  obéissance. 

\'os  paroles  étaient  hautes  et  crénelées 

De  force  et  d'arrogance, 

Et  votre  volonté,  par  blocs  accumulée. 

Malgré  la  mienne,  en  imposait  à  tous! 

Notre  abbé  sentait  en  vous 

Une  âme.  autant  que  la  sienne,  âpre  et  féodale  ; 

Il  vous  rêvait  maître  et  prieur  après  sa  mort. 

Si  l'humaine  existence  est  errance  et  dédale, 

Vous  vous  leviez  comme  une  tour,  construite  au  bord, 

D'où  l'on  peut  voir  et  indiquer  au  monde 

Quelle  route  est  propice  à  sa  marche  errabonde 

Et  quel  chet:iin  de  Dieu  traverse  ceux  du  sort. 

Aujourd'hui,  vous  voilà 

Pauvre,  désemparé  et  las, 

Ruine  qui  travaille  à  sa  propre  ruine. 

Votre  fierté  s'ébranle  et  se  disjoint. 

Votre  audace  tomberait-elle?  et  le  futil 

Et  colossal  orgueil  qui  vous  domine. 

Soudain,  dès  cette  heure  même,  se  paierait-il? 


DOM    HAI.TIIAZAR 


bi  cet  orgueil  se  paie,  au  moins 
L'aurai-ie  ainsi  voulu  et  ordonné  moi-même. 


Hélas!  que  voici  bien  L-  cri 
Que  votre  conscience  arrache  à  votre  esprit, 
l'oujours  l'orgueil,  l'orgueil  ! . .  .vous-même  et  votre  orgueil  I 

DOM   BAI.THAZAR   (bouleversé) 

Ce  n'est  pas  vrai!  ce  n'est  pas  vrai  !  je  mens!  je  mens  ! 
C'est  par  amour,  par  seul  amour  que  les  tourments 
Et  les  remords  ont  saccagé  mon  àme. 
Je  ne  sais  plus  ce  que  je  dis,  ce  que  je  sens  ; 
"Vos  paroles  me  sont  traîtres  ; 
La  sourde  flamme 

Qui  sort  de  vos  discours  me  gagne  et  me  surprend, 
Mais  Dieu  qui  m'aime  et  me  comprend 
Voit  clair  et  lumineusement 
En  moi,  jusqu'au  fond  de  mon  être. 
Allez-vous  en!  Allez-vous  en  ! 


Vous  ne  voulez  donc  pas  de  mes  prières"? 


DO:\I  BAI-THAZAR 

O  Saints  du  ciel.  Anges  planant  près  des  Calvaires, 
Patrons  des  vieux  combats  chrétiens,  ayez  pitié  1 
Mon  repentir  n'est  point  fallace;  il  monte  entier 
Vers  les  sommets  des  pardons  rédempteurs. 
Mon  frère  est  là  qui  me  tente,  dans  l'ombre, 
Sa  voix  ranime  encor  les  atl'res  sombres 
Et  les  bonds  de  l'orgueil  dans  mon  cœur  ! 
Mais  vous  aurez  pitié  de  lui.  Seigneur, 
Pitié  de  lui,  autant  que  de  moi-même; 
Je  ne  repousse  rien  de  ses  prières 
Je  ne  puis  pas,  je  ne  veux  pas, 
Peut-être  sont-elles  bonnes  et  salutaires 
Plus  que  d'autres,  —  mais  par  ta  mort,  par  ton  baptême. 
Par  ton  supplice,  ayez  pitié,  pitié. 
Pitié  de  nous,  Seigneur! 


Mes  prières  vous  sont  d'aulant  meilleures 
()ue  pcjur  les  adresser  à  Dieu,  je  pleure, 
Je  lutte  et  me  fais  violence  ; 
Prier  pour  ceux 

Qui  vous  sont  ennemis,  vaMt  mieux 
Que  s'abîmer  dans  la  plus  rouge  pénitence. 
Je  prie  et  je  prierai  pour  vous. 

DOM   BALTHAZAR    [résigné) 

Merci. 

(Un  repos). 

THOMAS    (s'éloi^ne,    luiis   revient) 

Vous  me  disiez  tout  à  l'heure  :  ni  vous,  ni  moi,  nous 
ne  serons  chefs  de  ce  cloître.  Néanmoins  Dom  Militien, 
de  lignée  haute,  certes,  est  trop  vieux;  de  plus,  malade, 
branlant,  voisin  de  la  mort.  Idesbald  ?  une  nature 
médiocre.  Bavon  et  Théodule?  pauvres  clercs  s'achar- 
nant  sur  des  livres,  qu'ils  ne  comprennent  pas.  Quant 
à  Dom  Marc?  un  enfant,  un  simple... 


DOM   FAI.THAZAR   i brusquement) 

Ne  touchez  pas  à  celui-là! 
11  ignore  nos  infamies, 
Nos  volontés  violentes,  mais  ennemies, 
^''otre  brigue,  mon  frère,  en  lutte  avec  son  droit  ; 
Il  vit  et  croit  en  Dieu,  avant  de  croire  en  soi. 
Il  est  choisi,  non  point  par  nous,  mais  par  les  anges, 
Il  est  un  faisceau  d'or  dressé,  parmi  nos  fanges; 
Quand  il  sera  le  chef  de  vous,  de  moi,  son  cœur 
Appellera  le  ciel,  pour  que  le  ciel  lui-même 
Réinstaure  le  culte,  ici,  de  la  ferveur. 
Du  sacrilîce  et  de  l'humilité  suprême. 
On  lui  obéira  car  Dieu  l'aura  \oulu. 
Car  Dieu  le  veut  —  et  s'il  faut  des  miracles 
Ils  surgiront  de  ces  mêmes  obstacles 
Dont  vous  barricadez  le  chemin  du  salut. 


"Vous  m'étonnez.  Que  le  prieur  me  dise  : 
II  est  pour  diriger  et  rehausser  l'église 
Des  hommes  forts,  choisis  par  Dieu, 


Qui  résumcnl,  pour  ordonner  le  mieux, 

Toute  éneri;ie  ardente  et  latente  et  tenace. 

Gardée  et  amassée,  au  profit  de  nous  tous, 

Depuis  des  siècles,  dans  leur  race, 

Je  puis  comprendre,  et  tout  à  coup  songer  à  vous. 

Mais  à  Dom  Marc... 

DOM   B.\LTHAZAR 

Pensez  à  lui,  pensez  à  lui! 

THOMAS    (se   carrant   en    face   de  Dom   Balthazak) 

C'est  à  moi  seul  et  à  nul  autre  que  je  rêve, 
Vous  êtes  la  force  en  deuil  qui  se  détruit, 
Qui  se  ruine  et  qui  s'achève. 
Je  suis  celle  qui  monte  et  qui  le  veut  crier, 
Je  suis  las  d'ohéir  et  de  m'humilier. 
J'ai  dans  mon  àme  une  flamme  rouge  et  nouvelle 
D'accord  avec  mon  temps,  qui  n'a  souci  que  d'elle. 
Et  rejette  les  droits  anciens  et  routiniers. 
Comme  des  fruits  sans  jus  vivant,  dans  un  panier. 
Vous  ignorez  quel  cœur  s'attise  en  moi,  vous  autres! 


Quelle  est  ma  mission  d'éclaireur  et  d'apotre, 
Moines  d"ori:;ueil,  moines  de  faste  et  de  blason, 
Le  Christ  devant  vous  tous,  me  donnerait  raison  ; 
Il  vous  dirait  :  a  Vous  croupissez  dans  un  silence 
Pieux  et  lourd,  derrière  un  mur  de  somnolence; 
Vous  végétez!  On  sonne  au  loin  le  branle-bas 
Contre  ma  croix,  dont  autrefois  les  larges  bras 
Tenaient,  pour  la  serrer  contre  mon  cœur,  le  monde 
Vous  vous  rapetissez,  votre  esprit  s'inféconde; 
l.e  vent  de  Dieu  ne  souffle  plus  dans  vos  manteaux  ; 
Vous  parez  mon  autel,  mais  les  bedeaux 
Sont  là  pour  Tadorner  et  allumer  les  cierges; 
Vous  étoufiez  l'immense  ardeur,  la  vigueur  vierge. 
La  langue  en  feu  qui  descendit,  sur  mes  fervents, 
A  Pentecôte.  Hommes  inutiles,  souvent. 
Quand  je  vous  vois  priant  et  gémissant  ensemble. 
Monotones  et  lents  et  endormis,  il  semble 
(^ue  je  devrais  vous  châtier... 

DOM    BALTHAZAR   (vidonti 

Vous  blasphémez, 

58 


Le  (Christ  a  dit  lui-niC-mt'  à  ses  terveiils  aimés, 

Qu'il  est  présent,  surtout,  lorsqu'ensemble,  ils  le  prient. 


Il  est  l'esprit,  le  cœur,  la  voix,  le  geste  et  la  furie 
De  ses  propagateurs  savan\s  et  lumineux! 

DOM    BALTHAZAK 

Nous  le  servons  autant  que  vous,  moine!  Les  feux 
Divins  qui  nous  brûlent  ont  même  violence  ; 
Mais  nous,  c'est  dans  la  paix  pieuse  et  le  silence 
Que  nous  l'aimons.  Le  monde  où  vous  rêvez  d'aller 
Crier  sa  gloire  est  sourd,  aveugle  et  tavelé 
De  pourriture  et  de  luxure. 
Il  joue  avec  de  l'or  encor. 
Comme  un  enfant  vieilli  sur  un  lit  d'agonie; 
Son  seul  calcul,  son  seul  génie 
Est  d'inventer  des  jouets  subtils  et  criminels. 
Mais  qu'importe  cela,  devant  la  vérité  du  Ciel, 
Devant  mon  Dieu,  devant  le  vôtre? 
Vous  me  parliez  des  saints  et  des  apôtres  ; 


S'ils  revenaient,  ceux-là,  si  tout  à  coup,  sortait 

De  leur  tombeau  l'orage  de  leurs  âmes. 

Ils  ne  trouveraient  point  assez  de  foudres  ni  de  llammes 

Pour  en  frapper  la  vie  —  et  retourner  là-haut  ! 

J'ai  conscience  autant  que  vous  de  ce  qu'il  faut 

A  ce  siècle  sacrilège  et  funeste. 

Mais  je  n'irai  jamais  disputer  avec  lui, 

Mais  je  n'irai  jamais  me  salir  à  sa  peste. 

Vous  le  faites,  j'ose  le  croire,  avec  ennui, 

Garant  votre  splendeur  et  votre  âme  chrétienne, 

Mais,  llerté  pour  fierté,  je  préfère  la  mienne. 

THOMAS 

Toujours  l'orgueil  ! 

DOM  BAI.THA/AR   (.Tutoritairc) 

Oh!  celui-là, 
Je  le  maintiens  debout,  et  je  n'en  rougis  pas! 
Je  suis  un  violent  qui  lutte  avec  son  crime, 
Sans  rien  abandonner  de  sa  grandeur  à  soi. 
Ce  crime  unique  absous,  je  ressaisis  mes  droits; 
J'étoufte  en  vous  l'esprit  mauvais  qui  vous  anime; 


i 


Je  prépare  la  voie  à  Marc,  je  le  soulieiis 

De  tout  l'cU'ort  vainqueur  de  ces  deux  bras  chrétiens. 

Le  cloître  entier  sait  bien  de  quelle  àme  je  brûle, 

Quelle  foi  rude  et  vivante,  en  mon  torse  s'accule 

Pour  résister  et  s'opposer  à  vos  tblies; 

Le  vin  doit  rester  pur  dans  le  ciboire, 

Et  ^•otre  ardeur  de  doute  ou  de  savoir. 

Goutte  après  goutte,  y  verserait  la  lie 

Et  le  poison  qui  tuerait  l'avenir. 

THOMAS    (très    Iroidemcnt) 

Soit  par  orgueil  ou  bien  par  repentir. 
Il  n'importe  comment,  vous  vous  perdrez,  mon  frère... 

Le  prieur  parait  tout  à  coup  au  chapitre.  Silence  des  deux 
moines.  Leur  gène.  Après  un  instant,  Dom  Balthazar 
s'avance  vers  lui. 


DOM   BALTHAZAR 

Excusez-moi  d'avoir  rompu  violemment 
Ma  retraite  d'esprit,  mais  ce  moine  dément 
S'en  est  venu  pour  me  distraire 


Et  me  tenter  le  ceuur.  avec  eies  mots  mauvais. 

LE   PRIEUR 

Il  iallait  le  chasser,  s'il  vous  tentait, 
Votre  devoir  est  le  recueillement  austère 
Et  absolu,  (à  Thomas)  Laissez  cet  homme  à  ses  prières. 

Le  prieur  fait  un  geste.    Thomas  s'éloigne. 
LE  l'RIEUR 

A  cette  heure,  nous  seuls,  nous  désirons  encor 
Que  ce  cloitre,  mon  fils,  reste  superbe  et  fort 
Plus  haut  que  la  dispute  et  la  mêlée  humaines. 
Si  ta  confession  n'est  point  solennelle  et  hautaine, 
Si  tu  ne  rebondis,  grâce  à  elle,  d'un  coup, 
Vers  le  calme  de  l'àme  et  le  respect  de  tous, 
Il  faut  te  taire,  il  faut  nier  ce  qu'on  atteste 
Et  museler  en  toi  les  repentirs  funestes. 
Je  viens  ici  pour  préparer  l'aveu. 

DOM   ViALTHAZAR 

O  mon  père,  rien  ne  sera  plus  simple  à  Dieu 
Que  d'imposer  ma  force,  après  ma  pénitence. 


L1-:    l'KlICUK 

(X*rtes,  il  est  le  mailre;  il  te  doit  assistciiicc, 
Car,  s'il  t'abandonnait  et  si  je  n'étais  là, 
Ta  piété  rude  et  ton  humilité  suprême 
Tourneraient  contre  nous  et  contre  Dieu  lui-même. 
Si  des  hommes  tels  que  noi's  deux  ne  savent  pas. 
Par  l'héroïsme  saint  et  la  chrétienne  audace 
De  leur  âme,  garder  et  défendre  la  place 
Que  le  ciel  tour  à  tour  leur  assigne  et  leur  doit, 
C'en  est  fini  de  la  vertu  mâle  et  profonde, 
C'en  est  fini  du  joug,  c'en  est  fini  du  droit 
Et  de  la  main  qui  rive  à  la  règle,  le  monde. 
Ton  exemple  est  téméraire,  mais  souverain. 
Il  faut  qu'il  soit  pour  tous  comme  une  ample  lumière 
Comme  un  exploit  sacré  qui  te  gagne  tes  frères 
Et  les  range  sous  toi  et  ton  pouvoir,  demain. 

La  cloche  sonne.  On  entend  des  pas  qui  se  rapprochent. 
Les  moines  entrent  an  chapitre,  prenant  chacun  sa  place. 
Le  prieur  monte  en  chaire. 


I.E   l'Rli:UR 

Ce  cloitre  a  délaissé  les  pratiques  anciennes.  Un  moine, 
un  de  vos  frères,  me  les  a  rappelées.  Depuis  que  les 
confessions  publiques  sont  abolies,  la  vit;ueur  morale  de 
notre  ordre  est  atteinte.  Il  y  a  dix  ans,  sous  Dom  Gervais, 
mon  maitre  et  mon  prédécesseur,  elles  llorissaient  encore. 
.Te  les  rétablis  aujourd'hui. 

Vous  allez  entendre  la  confession  d'un  parricide... 

THOMAS  (se  levant   tout   à   coup   et   restant   debout) 

D'un  parricide? 

J.E    l'KIHUK    [continuant   Iroiclcmcnt) 

...  D'un  parricide  dès  longtemps  pardonné.  Devant  le 
monde,  un  aussi  largeet  gratuit  aveu  serait  impossible.  Mais 
vous  êtes  des  moines,  vous  comprenez  la  beauté  et 
l'héroïsme  de  l'aveu,  vous  exalterez  ce  que  des  âmes  moins 
hautes  que  les  vôtres,  ne  comprendraient  pas.  [A  IJom 
Baltiiazau).  Confessez-vous,  mon  frère. 


IXI.M     DALI  IIAZAK    (se-    Icvc    cl   s-agL-iimiill,-    sur    la    natte    de 
jiaillc.   au    milieu   du    chapitrci 

Je  vous  demande  pardon  à  tous,   d'avance,  car  mon 
crime  est  ancien  et  j'ai  vécu  indemne  en  ce  cloitrc,  pendant 
des  jours  et  des  années... 
Mon  père  est  mort,  je  l'ai  assassiné, 
La  tète  folle  et  sauvage  de  vin 
Pris  follement,  comme  un  levain, 
Le  soir,  au  fond  d'un  bouge. 
Notre  maison  dormait.  Une  lumière  rouge 
Brûlait,  seule,  dans  l'ombre,  près  du  lit. 
.Mon  père  était  encor,  quoiqu'alfaibli, 
Un  vieillard  rude  et  fort.  Je  vis  sa  gorge  à  nu 
Dont  les  veines  saillaient.  Son  front  chenu 
Vivait  d'un  éclat  pâle,  et  sa  fierté 
Sans  défense,  le  défendait  :  je  m'arrêtai... 
—  Ahl  si  dans  ce  moment,  j'avais  pu  voir. 
En  un  éclair,  les  yeux  fixes  du  désespoir 

Darder  ;  si  cette  croix  (il  désigne  celle  du  mui  I  où  s'épuisent  nos  bouches 
Avait  gardé  mon  père  et  défendu  sa  couche. 
Si  l'un  de  vous,  celui  qui  m'est  doux  et  ami, 


A\ait,  dès  ce  temps-là,  compte  parmi 
Ceux  dont  les  cœurs  me  sont  prière  et  llamme. 
Jamais  le  mal  n'aurait  ensanglanté  mon  âme. 
Jamais  je  n'aurais  vu  la  mort  inévitable... 

l.E   l'KUiUK 

Il  faut  vous  confesser  plus  calmement,  mon  fils. 

DOM   HALÏUAZAK 

A  cet  instant  gonflé  d'avenir  redoutable. 
Mon  père  ouvrit  les  yeux  et  tout  à  coup  bondit. 
Terrible  et  droit,  devant  ma  haine; 
Ma  gorge  était  brûlante  et  mon  haleine 
Semblait  morte.  Mon  père  avait  saisi  mon  bras 
Et  le  serrait,  mais  sans  crier,  ne  voulant  pas 
Qu'on  sût  jamais,  en  quel  orage. 
Un  nom  tel  que  le  nôtre,  avait  sombré.  Ma  rage 
Se  ralluma,  rien  qu'à  sentir  des  doigts  brutaux 
Et  secs,  serrer  ma  chair  en  leur  étau. 
Une  colère  fauve 
M'emplit;  je  repoussai,  jusqu'à  l'alcôve, 


Mon  [''ère,  et  le  e'ouleau  brilla  Je\aiU  ses  veux... 

Il  paraissait,  lui  seul,  être  tous  mes  aïeux 

Si  grande  était  .sa  taille  et  si  dure  .sa  force. 

Mes  doigts  cherchaient  le  chemin  de  son  torse 

Mais  .s'égaraient.  Il  évitait  mes  coups; 

Ses  poings  nerveux  me  saisissaient  au  cou 

Et  ses  ongles  marquaient  en  moi  leur  rouge  empreinte. 

Je  n'eus  le  temps  que  de  l'abattre  en  une  étreinte 

Suprême.  Alors  encor,  une  dernière  fois, 

D'un  grand  sursaut,  il  s'échappa  de  dessous  moi 

Et  surgissant  :  «  On  meurt  debout  dans  ta  famille  » 

Me  cria-i-il.  Puis  tout  à  coup,  les  mains  tranquilles. 

Sans  crainte  aucune  et  sans  orgueil  crispé, 

II  défia  mon  arme  et  je  frappai. 

Voilà,  dans  l'âpre  horreur  de  sa  toute  bassesse, 

Mon  crime  immonde  et  fou.  Je  le  confesse 

Tel  qu'il  s'est  déroulé,  un  soir,  voici  dix  ans. 

LE  PRIEUR   (se   levant) 

Bien  qu'il  soit  grand  d'opprobre  et  ruisselant  de  sang, 
Notre  maison  entre  ses  murs  l'étoutfe. 


L'herbe  mauvaise  est  détruite  par  tourtes 
Et  se  brûle  dans  l'or  en  feu  du  repentir. 
Nous  allons  vous  juger.  \'otre  deuil  va  linir, 
Mon  fils,  —  répondez  donc  aux  questions  posées. 

(Silence;. 

UN    MOIXE   (à   DoM    Balth.\z.\r) 

\'otre  haine  parricide  était-elle  sans  cause? 

DOJI    HALTH.-\ZAK 

Mon  père  était  sévère  et  j'étais  fou.  Il  se  dressait  comme 
un  obstacle  :  mes  vices  convoitaient  ses  biens. 

UN    .A.UTRE   MOIXi; 

Vous  êtes-vous  complu  dans  le  désir  de  votre  crime? 

DO.M   BALTHAZAK 

Assez  longtemps  pour  que  je  m'en  accuse. 

I.H   PRIEUR   I  intervenant) 

Le   meurtre   fut  soudain  et   violent.    \'ous   n'avez   pu 


vous    y    compUiirc,    ni     longuement    le   préparer.     \'ous 
ouïrez    N'otre   faute. 


DOM    P,AI.TUA7AK 


J'ai  honte  de  moi  jusqu'au  de-là  de  mon  péché. 


UX  MOIXE 


Si    notre    esprit    vous   condamne;    notre    C(t'ur    vous 
rehausse.  Votre  exemple  est  magnifiquement  chrétien. 


IDHSBALD    (se   levant) 

Magnifiquement   chrétien?    11    suffit   donc  d'un   crime 
pour  être  exalté?  Il  suffit  donc  d'assassiner  pour  rayonner? 

DOJr    MIl.ITIEX 

L'aveu  de  Dom  Balthazar  est  simple,  il  est  sublime 
Et  si  jadis,  quand  les  âmes  hantaient  les  cimes, 
Un  moine  avait  autant  que  lui,  supplié  Dieu, 
Tous  ses  frères  auraient  sanctifié  leurs  yeux 
A  voir  les  feux  de  son  péché,  comme  des  roses 
Teintes  de  sang,  monter  vers  les  apothéoses. 


IDi;SRAl.D 

\'ovons  le  mal  d'abord,  l'apothéose  après. 

DOM    MIl.ITIEX 

\'raimcnt  à  vous  entendre,  on  songe  à  quels  regrets 
\'ous  induit  le  devoir  d'être  à  tous  secourable. 
Le  ton  de  votre  voix  s'atïirme  inexorable 
Et  Dieu  parait  absent  de  votre  cœur,  ce  soir: 
Vous  vous  montrez  hostile  et  dur.  haineux  et  noir, 
Tremblant  et  hésitant  à  pardonner  la  faute 
Dont  votre  frère  est  las.  \'ous  ren\'oye/.  cet  hôte 
()ul  trappe  au  seuil  de  votre  âme,  la  nuit. 

IDESBALD  (désignant    Uom    Balthazar) 

Ce  n'est  pas  moi  qu'il  faut  juger.  C'est  lui. 

théodi'le 

L'esprit  se  perd  au  fond  de  tant  d'abimes 
De  misères  et  de  perplexités  ! 

DOM  Mii.iTn:x 

Le  crime 


Est  une  cprcinx-  et  un  combat,  quand  l')ieu 

Le  transligure  avec  l'éclair  des  cieux, 

Qui  frappe  et  qui  suscite  en  saint  Paul,  l'apôtre. 

"Vous  oubliez  les  miracles  d'en-haut,  vous  autres! 

Vous  abdiquez,  au  nom  des  sagesses  du  jour, 

Ce  qui  tut  la  splendeur  et  la  force,  toujours, 

Des  vieux  cloîtres  remplis  de  chrétienne  folie. 

Les  demeures  du  Christ  sont  des  anomalies 

En  ce  monde,  si  l'héroïsme  n'y  est  prêché 

Comme  règle  de  la  \ertu  et  du  péché. 

Dom  Balthazar  s'est  repenti.  Depuis  cette  heure, 

Il  est  encore  plus  haut.  Si  sa  faute  est  majeure 

Tant  mieux,  il  revient  de  plus  loin,  il  est  plus  fort 

Aucun  de  nous  n'aurait  ainsi  vaincu  la  mort 

Ni  traversé  tant  de  déserts  sur  son  passage; 

L'exploit  sacré  met  sa  lueur  sur  son  visage; 

Le  ciel  choisit  son  crime  et  nous  le  montre  à  tous 

Comme  une  marque  qui  prédestine. 

IDKSBAI.D 

C'est  fou  ! 


C'est  tbul  Jamais  le  mal  n'enfla  pareille  audace. 
Dom  Ikillhazar  n'est  plus  qu'un  criminel.  Sa  face 
Est  sauvage  de  sang  et  nous  le  renions. 

UN   MOIXE 

C'est  un  lépreux  qui  nous  touche. 

UX    AUTRE 

Notre  union 
Devant  un  même  autel  n'est  plus  possible. 

UX    AUTRE 

Dom  Balthazar  a  pris  la  mort  pour  cible  : 
Ses  veux  en  sont  souillés. 

UX    AUTRE 

Faut-il  avoir  pitié. 
Lorsque  l'orgueil  est  de  moitié 
Dans  un  aveu  ? 

THÉODULE  (sonscurl 

Le  Christ  en  sa  balance 
Laissera  choir  ce  crime,  avec  terreur. 


LE  PRIEUR   (debout) 

Silence  ! 

Vous  n'examinez  plus  une  conscience  ;  vous  vous 
acharnez  sur  un  homme.  Cette  confession  que  je  voulais 
digne  et  profitable,  aboutit  aux  disputes  et  à  la  haine. 
Dom  Balthazar  par  sa  patience  et  sa  résignation  a  mérité 
plus  que  son  pardon.  Je  veux  qu'on  examine  unique- 
ment sa  faute.  Cela  seul  et  rien  de  plus. 

THOMAS 

Votre  crime,  mon  frère,  a-t-il  été  connu? 

LE    PRIEUR 

Nous  ne  jugeons  que  le  péché.  Le  crime  relève  de  la 
justice  humaine. 

THOM.\S   (très  calme) 

Votre  péché  a-t-il  été  connu,  mon  frère? 

DOM   BALTHAZAR 

J'échappai    aux    recherches.     Un    vagabond   fut    puni 
73 


à  ma  place.  J'eus  la  honte  d'assister  à  son  supplice,  sans 
rien  proclamer. 


LE   PRIEUR 


Que  les  juges  se  trompent,  il   n'importe.  Notre  justice 
n'est  point  la  leur. 


IDESBALD 


Pourtant,    il    faut    e.xaminer    la    faute    en    toute    son 
étendue. 

LE   PRIEUR 

Le  châtiment  la  suit,  il  n'en  fait  point  partie. 

IDESBALD 

Alors  que  reste-t-il  à  expier? 

LE  PRIEUR 

C'est  moi  qui  le  décide. 

IDESBALD 

Mais  alors,  pourquoi  nous  convoquer,  nous? 


LE  PRIEUR 

Pour  VOUS  illuminer,  avec  un  grand  exemple, 
Pour  vous  montrer  ce  qu'est  vraiment  une  àme,  où  vit 
Et  soutire  et  triomphe  le  Christ, 
Comme  en  son  temple. 

DOM   MARC  (exalté) 

Il  faut  prier...  rien  que  prier...  toujours  prier... 

DOM  MILITIEN 

Comme  il  le  fit  jadis  le  Christ  peut  délier 
Les  rets  les  plus  serrés,  où  se  débat  une  âme 
Et  l'exalter  vers  lui,  comme  un  bouquet  de  flammes. 
Notre  frère  fut  un  martyr... 

IDESBALD 

Un  assassin  ! 
Vous  dis-je;  un  as.sassin  et  rien  qu'un  assassin  ! 

UN   MOINE  (s'adressant  ironiquement  au   Prieur) 

Il  en  est  parmi  nous  dont  le  vague  dessein 

75 


Est  de  grandir  Dom  Balthazar  grâce  à  son  crime; 
Notre  prieur  lui-même  est  leur  victime... 

LE   PRIEUR  (tout  à  coup  debout) 

Taisez-vous  tous.  Je  suis  le  maître,  seul! 
Jusqu'au  jour  où  mon  corps  serré  dans  mon  linceul 
Ira  se  reposer  sous  cette  croix 

Il  désigne  la  croix  du  mur. 

Que  j'ai  choisie  pour  arme 

Vous  admettrez  pour  vrai  ce  que  vous  dit  ma  voix. 

(On  se  tait). 

J'atteste  ici  que  par  son  cœur,  que  par  ses  larmes, 

Dom  Balthazar 

A  désormais  conquis  sa  part 

De  céleste  bonheur  et  de  sûre  existence, 

Là-haut;  que  seul,  par  un  surcroît  de  pénitence, 

Il  s'est  humilié,  devant  vous  tous;  le  Christ 

N'exigeant  plus  de  lui  ce  suprême  martyre. 

Or,  nul  de  vous  ne  s'est  levé  pour  dire. 

Avec  la  joie  au  cœur  d'être  par  tous  compris  : 


»  Nous  ne  sommes  que  des  Chrétiens  bien  tristes 
Lorsque  nous  comparons  nos  âmes  rigoristes 
Et  tranquilles,  à  cette  âme  folle  de  Ciel.  » 
J'atteste  aussi  :  que  votre  cœur  est  lourd  de  fiel, 
Que  je  découvre  en  vous  la  louche  inquiétude, 
Qu'elle  fut  basse  et  coupable,  votre  attitude; 
Que  mon  oreille  encore  subtile  a  entendu 
Vos  murmures  vouloir  troubler  la  confiance, 
Le  solide  crédit,  l'entière  obéissance 
Et  l'absolu  respect,  qui  me  sont  dus. 

(Silence  total). 

\"ous  croyez  donc  miner,  par  la  révolte  habile. 
L'assise  en  pierre  et  fer  de  ma  force  immobile 
Et  détourner  le  sens  de  ce  qui  fut  écrit'/ 
Dites  ? 

Il  regarde  autour  de  lui  —  silence  :  nul  ne  bouge. 

Moi  je  vous  jure,  ici,  par  Jésus-Christ! 
Que  le  pouvoir  entre  mes  mains  restera  ferme 
Et  droit,  qu'il  vous  surplombera,  jusques  au  terme, 
Où  butteront  mes  pas  lassés  et  vieux, 


Afin  que  tel,  après  ma  mort,  on  le  retrouve... 

THOJIAS 

Je  veux  que  vous  sachiez  qu'ici  je  vous  approuve. 

LE   PRIEUR 

Je  n'en  ai  cure;  il  me  suffit  que  ce  soit  Dieu  !... 

(Un  long  repos  ;  le  prieur  se  calme  peu  à  peu  et  continue). 

Et  maintenant  dispersez-vous.  Vous  n'avez  plus  assez  de 
calme  ni  de  charité  claire,  pour  comprendre  et  juger  votre 
frère. 

Se  tournant  vers  Dom  Balthazar 

Dom  Balthazar,  l'usage  de  ce  cloître  exige  que  moi, 
qui  présidai  cette  assemblée,  où  tant  de  vertu  haute 
aurait  dû  s'épanouir,  je  vous  inflige  à  vous  la  pénitence  : 
Vous  dormirez  sur  la  dure,  un  mois  durant.  Vous  direz 
les  psaumes  à  minuit.  Vous  vivrez  éloigné  de  l'autel  pen- 
dant trois  jours  et  n'assisterez  au  sacrifice  saint  que  du 
haut  de  la  tribune  du  chœur,  derrière  la  grille.  Accom- 
plissez ces  ordres  et  demeurez  en  paix. 

78 


ACTE   III 


Décor  du   i'^'"  acte  :  Jardin  du  couvent. 


LE  PRIEUR 

Toute  la  nuil,  j'y  ai  songé.  Dire  qu'une  aussi  âpre 
querelle,  moi  présent,  a  divisé  le  chapitre,  que  la  confession 
de  Dom  Balthazar  n'a  point  porté,  que  nos  moines... 

DOM  MILITIEN 

Oh!  vous  les  avez  superbement  matés,  vous  les  avez... 


LE  PRIEUR 

J'eusse  préféré  mourir  sur  place,  dans  ma  chaire,  que 
de  leur  abandonner  Baithazar.  Ils  étaient  tous  rués 
contre  lui,  contre  moi...  Et  Baithazar  ne  bougeait  point, 
ne  se  défendait  point...  Toute  sa  force  paraissait  morte, 
tout  son  orgueil  fondu. 

DOM   MILITIEN 

Le  remords  entame  les  énergies  les  plus  belles. 

LE  PRIEUR 

Comme  Idelsbald  nous  résistait!  Comme  son  mauvais 
esprit  gagnait  nos  moines!  Comme  tous  étalaient  leur 
audace  et  leur  impatience,  au  grand  jour.  Il  me  semblait 
que  ce  cloître  m'échappait,  que  mon  autorité  fléchissait 
comme  une  branche  qui  casse,  que  demain,  elle  serait 
emportée... 

DOM    MILITIEN 

Jamais  vous  ne  leur  avez  parlé  sur  un  tel  ton. 


LE  PRIEUR 

Et  eux,  sur  quel  ton  m'assaillissaicnt-ils?  Avc/.-vous 
pesé  leurs  réponses,  leurs  allusions,  leurs  défis.  Tout  ce 
qu'ils  disaient  supposait  une  entente,  une  conscience 
soudaine  de  leur  force.  Ce  qui  m'inquiète,  c'est  qu'ils 
aient  osé  non  seulement  parler,  mais  penser  ainsi,  en 
face  de  nous,  en  face  de  moi.  Il  faut  qu'en  ce  cloître, 
quelque  chose  de  profond  se  soit  transformé,  sans  que  je 
l'aie  su,  sans  que  je  le  sache. 

DOM   MILITIEN 

Quand  on  est  vieu.x  comme  nous,  on  n'a  plus  d'yeux 
pour  voir  tout  ce  qui  change. 

LE  PRIEUR  (saisissant  Do.M   JIilitien  par  le  bras  et  le  regardant 
vivement  dans  les  yeux  ) 

Notre  règne  touche  à  sa  fin,  Dom  Militien.  Jamais  Dom 
Balthazar  ne  me  succédera. 

DOM   MILITIEN 

Idesbald  autant  que  Thomas  brigue  votre  place.  Du 
jour    où     Balthazar    sera    perdu,    ils    se    sépareront    et 


se  feront  la  guerre.  Jusqu'à  cette  heure,  ils  sont  restés  unis 
c'est  bon  signe. 

LE  PRIEUR 

Je  ne  peux  plus  te  croire 
Depuis  que  j'ai  douté  de  ma  toute  puissance, 
L'airain  de  mon  autorité  s'est  assourdi  ; 
Il  ne  résonne  plus,  comme  jadis, 
Dans  le  silence  entier  des  consciences 
Mes  bras  sont  las,  j'ai  soixante-dix  ans,  ce  soir  ; 
Je  ne  puis  qu'en  tremblant,  soulever  l'ostensoir 
Sur  la  foule.  La  mort  sonne  dans  ma  poitrine; 
Je  suis  un  mur  qui  tombe,  une  ruine 
Dont  la  tour  veut,  malgré  la  mort,  rester  debout; 
J'aurai  été,  dans  ces  âges  veules  et  mous. 
Le  dernier  grand  prieur  de  la  lignée  autoritaire. 
Moi  sous  terre.  Dieu  sait  en  quels  remous 
Sabimera  ce  monastère  ! 

(Un  silence) 

Je  ne  vois  plus  personne,  sinon  toi,  toi  seul,  Dom  Militien, 
qui  me  puisses  succéder. 


DUM    MILITIEN 

Moi  !  mais  ne  suis-je  point  vaincu  moi-même,  si  vous 
l'êtes?  Ne  suis-je  point  las,  malade,  inutile,  à  deux  doigts 
de  ma  tombe?  Peut-on  savoir  qui  de  nous  enterrera  l'autre? 
Nous  avons  achevé  notre  œuvre  d'accord  avec  celle  de 
Dieu,  et  tous  les  deux,  nous  partirons  en  paix.  (Un  silence). 
Au  reste,  quand  Balthazar  aura  vaincu  sa  propre  crise, 
il  triomphera  de  l'autre. 

LE  PRIEUR 

Oh!  de  celle-là,  je  m'en  charge.  Je  me  sens  fort  encore 
pour  ce  devoir  dernier.  Mais  lui,  si  de  ses  propres  mains, 
il  allait  se  perdre;  s'il  annulait  l'énergie  qu'il  tient  de  sa 
race,  comme  une  réserve  magnifique.  Il  survient  une 
heure,  où  les  forces  les  plus  sûres  travaillent  quand  même 
à  leur  ruine.  Et  alors,  plus  rien  à  faire,  c'est  tout  à  fait 
la  fin. 

DOM   ^ULITIEN 

Il  vous  reste  Dom  Marc. 


LE  PRIEUR 

Celui-là!  jamais.  Ses  mains  ne  savent  que  prier... 

Des  sons  fie  cloche  se  font  entendre. 
DOM   MILITIEN 

Voici    les    matines   du   dimanche    terminées.    —    Nos 
moines   arrivent. 

LE  PRIEUR 

Allez.  —  C'est  vous  qui  chanterez  la  grand'messe.  J'y 
prêcherai. 

(Ils  disparaissent.) 
Les    moines    arrivent.     Les    uns    se    iironicncnt    sous    les 
tonnelles,   d'autres  se  rassemblent  et  causent. 

IDESBALD  (à  Thomas) 

Pourquoi   approuvas-tu  si  nettement  le  prieur?   Il  ne 
faut  jamais  donner  raison  à  ses  ennemis. 

THOMAS 

V^ous  ne  comprenez  pas. 

84 


IDESBALD 


Depuis  hier,  tu  me  semblés  changé.  Je  ne  te  reconnais 
plus. 


Encore  une  fois,  vous  ne  comprenez  pas. 

IDHSIiALD 

Quoi  V  quoi?...  Mais  parles  donc  .. 

THOMAS  (haussant  les  épaules  et  ne  donnant  pas  suite   à 
l'interrogation  d'iDESBALD  ) 

Le  prieur  a  raison.  L'autorité  doit  rester  intacte  et 
souveraine...  Au  reste  les  choses  se  précipitent  d'une  telle 
allure,  qu'il  ne  s'agit  plus  de  discuter  mon  attitude.  Tous 
l'approuvent,  même  Théodule.    Il  me  l'a  dit. 

IDESBALD 

Théodule  V 

THOMAS 

Le  cynisme  du  prieur  lui  a  ouvert  les  yeux. 


Dites,  si  je  dénonçais  Dom  Balthazar  :  la  vindicte 
publique  l'abattrait  mieux  que  nous  tous  et  nos  moines 
m'en  sauraient  gré... 


Un  moine  n'est  justiciable  que  des  moines.  Si  Dom 
Balthazar  est  accouru  chez  nous  cacher  ses  crimes,  ce 
cloître  doit  les  absorber. 

IDESBALD 

Il  serait  si  aisé  de... 

THOMAS 

Je  vous  défends  de  me  tenter...  Dom  Balthazar  se  perd 
lui-même.  Hier  encore,  je  songeais  aux  moyens  de 
l'abattre,  aujourd'hui,  c'est  inutile.  Le  remords  est  une 
passion  de  ruine  et  de  néant.  Il  suffit  de  lui  préparer  sa 
chute. 

IDESBALD 

.     Vous  avez  tort.  Laissez-moi  faire. 


THOMAS 

Vous  laisser  faire!...  Vous  laisser  faire?...  (Se  décidant 
tout  à  coup).    Vous    allez    voir.    .  (Appelant    tous    les'  moines). 

Quelqu'un  me  conseille,  ici,  d'avertir,  hors  de  ce  cloître, 
ceux  qui  puniraient  publiquement  la  faute  de  Dom 
Balthazar,  notre  frère.  Je  veux  que  vous  soyez  témoins 
de  l'horreur  que  j'en  éprouve. 

IDESBALD 

Mais... 


Je  le  dis  devant  tous,  devant  ceux  qui  me  suivent,  et, 
s'il  en  reste  encore,  devant  ceux  qui  me  combattent. 

THÉODULE 

Nous  n'avons  jamais  douté  de  votre  honneur. 

THOMAS 

J'aime  ce  cloitre  comme  ma  seule  maison.  Si  son  esprit 
est  vieux,  ses  privilèges  sont  sacrés.  Je  les  garderai  mieux 
que  personne;  on  est  moine  avant  tout. 

87 


IDESBALD 

Ce  cloître  ne  peut  échapper  aux  lois. 

THOMAS 

Vous  êtes  seul  à  penser  ainsi.  Vous  éle^•ez  entre  vous 
et  nous  un  mur  plus  infranchissable  que  celui  qu'a  dressé 
DiMii  Balthazar.  Si  jamais  j'ai  subi  vos  conseils,  à  cette 
heure,  je  les  rejette  et  me  sépare  de  vous. 

UX  MOINE 

Enfin  ! 

UN   AUTRE 

C'était  nécessaire. 

THÉODULE 

Idesbald  était  un  danger,  il  nous  éloignait  de  vous. 

THOMAS  (à  Ideseald) 

Votre  brigue  fut  basse,  votre  ambition,  sans  grandeur. 
Votre  esprit  vacillait  au-dessus  des  livres,  où  le  mien 
s'abat  pour  mordre  et  comprendre  et  s'exalter.  Nos  frères 


ont  pu  craindre  notre  influence.  En  nous  voyant  ensemble, 
nous  avions  l'air  de  les  trahir. 

TlIÉODUhlî  (à   Thomas) 

Désormais  plus  rien  ne  nous  sépare. 

IDESBALD  (désignant  TIIO^.  \.s  et  s'adressant  aux  moines) 

Vraiment,  je  crois  rêver...  Comment,  moi,...  moi,  que 
sans  cesse  il  poussait  en  avant,  moi... 

THOMAS   (à   Idesbald) 

Oublions-nous   l'un   l'autre,  et  suivons  désormais  nos 
chemins  opposés. 


Ce  que  vous  dites  est  insensé  ;  il  ne  se  peut  pas  qu'en  un 
seul  jour,  en  un  instant... 


Cela  sera,  puisque  cela  doit  être. 


IDESBALD 


Oh  !  je  vous  déteste  plus  encore  que  Balthazar 


THO:\IAS 

Et  moi,  je  vous  excuse  et  vous  pardonne. 

IDESBALD 

Je  me  moque  de  vos  pardons,  je  reste  debout  en  face  de 
vous,  en  ce  cloître;  je  déferai,  un  jour,  l'œuvre  d'astuce 
que  vous  élevez,  et  qui  monte,  à  cette  heure,  triomphale 
d'entre  vos  mains;  je  renverserai... 

UX  ilOIXE  (allant  vers  lonsBALD  et  désignant  Thomas) 

Tous,  ici,  nous  approuvons  notre  frère  Thomas. 

IDESBALD 

Mais  vous  ne  savez  quel  homme  implacable  et  astucieux, 
quelle  âme. .. 

THOMAS  (aux  moines) 

Laissez  le  dire,  je  n'écoute  déjà  plus... 

Les  moines  s'éloignent,  à  la  suite  de  Thomas,  laissant 
Idesbald,  qui  s'affaisse  sur  un  banc,  vaincu;  —  de 
l'autie  côté  du  jardin  apparaît  Dom  Balth.\zar.  Il  va 
s'agenouiller,  aux  pieds  du  crucifix.  A  peine  est-il  en 
prière  qu'IoESBALD  s'avance  vers  lui. 


IDICSHALI) 

Dom  Balihazar? 

DOM  BALTHAZAR 

Quoi?  Vous? 

IDESBALD 

Mon  frère  Balthazar. 

DUxM   BALTHAZAR 

Fuyez  !  Fuyez  ! 

IDESBALD 

Je  viens  vous  dire... 

DOM   BALTHAZAR 


Je  ne  veux  rien  entendre...  Je  ne  veux  pas  que  vous 
approchiez. 


C'est  de  vous  qu'il  s'agit,  de  votre  place  en  ce  cloître. 


DOM   BALTHAZAR 


Non!  rien!  rien!  rien!  Allez-vous-en!  Allez-vous-en!... 

Il  se  dresse  et  chasse  Idesbald  qui  finit  par  s'éloigner. 


DoM  Balthazar  s'agenouille  de  nouveau.  A  peine  est-il 
en  oraison,  qu'apparaît  DoM  Marc.  Celui-ci  vient  droit 
à  lui. 

DOil  MARC  (trùs  ému.   presque  pleurant) 

Mon  frère,  il  faut  aller  te  dénoncer  aux  juges. 

Etonnement  de  Dom  Balthazar.  Silence.  Il  semble  que 
tout  à  coup,  une  lumière  se  fasse  en  lui. 

DOM  MARC   (poursuit) 

J'ai  presque  peur  de  te  le  dire. 
Car  mon  âme  sanglotte  et  se  déchire 
Aux  clous  de  ton  martyre. 
Mais  Dieu  est  au-delà  de  tout  amour  ! 


DOM  liAI.  TIIAZAK  (aiixirux,  les  yciix  mouillés  de  iileiiis  et  regardant 
DoM    Marc) 

Dis!...  dis  cncor... 

DOXI   RLVRC 

Que  ne  t'ai-je  connu,  ce  jour, 
Où  cians  la  haine  et  la  ilu-^ur  publiques, 
Quelqu'un  est  mort  et  s'est  perdu  pour  toi  ! 
Ce  vagabond,  ce  famélique 
Honni  par  tous,  mais  que  sauvait  la  croix 
Tendue  et  qu'absolvait  un  prêtre, 
Mon  cœur  eut  voulu  l'être 
Pour  te  donner  sa  vie  et  te  verser  son  sang  ! 
Je  serais  mort  comme  un  martyr,  puisant 
Ma  force  et  ma  douceur,  dans  ce  silence 
Qui  détournait  de  toi  l'humaine  violence  ; 
Et  mon  âme  tranquille  aurait  été. 
Par  mon  ardeur  si  bellement  portée. 
Vers  Dieu  et  vers  ses  anges. 
Que  je  t'aurais  nommé,  dans  mes  louanges. 
Que  je  t'aurais  hélé,  repentant  et  absous, 
Dans  le  ciel  d'or,  où  Dieu  nous  doit  conduire  ensemble! 

93 


DOM   BALTHAZAR 


O  pauvre  enfant!  Oh!  le  meilleur  de  nous! 
O  le  plus  pur  des  cœurs  qui  tremblent 
Et  rayonnent,  dans  nos  ténèbres! 

DOM   MARC 

Mais  l'homme  à  qui  les  justices  funèbres 
Ont  arraché  la  vie,  avec  l'honneur  ; 
L'homme  innocent  qui  n'a  tordu  son  cœur, 
Dans  le  supplice  et  le  délire. 
Que  pour  atteindre  et  pour  maudire 
Celui 

Dont  vraiment  l'arme  avait  détruit 
En  présence  de  Dieu,  une  existence; 
Songe,  mon  frère,  avec  quelle  instance 
Son  cri  doit  retentir  pour  que  tu  sois  damné. 

DOM  BALTHAZAR 

Tais-toi...  Tais-toi...  J'ai  deviné... 
Ma  main  assassina  deux  fois  :  d'abord  mon  père  ; 
Cet  homme  après.  O  dans  quel  puits  d'ombre  et  de  misère 


Je  sombre!  Il  est  donc  vrai  que  mon  cerveau 

M'est  nocturne  comme  un  caveau, 

Puisqu'il  n'aperçoit  pas  que  l'humaine  justice 

Exige,  autant  que  Dieu,  sa  part  dans  mon  supplice. 

Etais-je  fou?  Et  lui,  notre  prieur. 

M'entretenait  habilement  dans  mon  erreur, 

Ne  voyant  rien  que  son  autorité  brisée. 

Or,  cela  seul  importe  :  avoir  l'àpre  pensée 

D'aller  fouiller,  jusques  au  bout,  le  repentir; 

Et  je  te  remercie,  enfant,  de  m'avertir 

Que  le  chemin  que  je  suivais  était  perfide 

Et  d'assigner  à  mes  affres,  pour  guides. 

Ta  fervente  innocence  et  ta  naïveté. 

DOM   MARC 

J'ai  tant  prié,  tant  sangloté, 
Tant  invoqué  ma  mère.  Notre  Dame, 
Pour  que  mon  âme 
Ne  pût  faillir  à  son  devoir  total  ! 
Je  t'aime!  ô  d'autant  plus  que  je  te  fais  du  mal 
Et  que  j'en  pleure  et  que  je  dois  le  faire 

g5 


Et  que  mes  os  tremblent,  à  voir  le  vieux  calvaire, 

Immensément,  avec  toutes  ses  croix 

Et  tous  ses  bras  tendus,  marcher  vers  ton  etïroi. 

DOM   BALTHAZAR 

Réjouis-toi,  car  tu  donnes  la  vie 
A  mon  âme  ;  ma  rage  inassouvie 
Rôdait  autour  de  moi.  ne  sachant  où  planter 
Les  dents  de  la  douleur  et  de  la  cruauté. 
Un  nouveau  champ  de  pénitence  immense 
S'ouvre  devant  mes  yeux  et  mon  salut  commence, 
Pour  la  première  fois,  à  rayonner  là-bas. 
Enfin,  j'ai  redressé  vers  la  gloire,  mon  pas! 
Je  suis  régénéré,  depuis  que  ta  lumière. 
Belle  comme  les  fleurs  et  leurs  flammes  trémières, 
Brûle  mon  triste  front  de  sa  claire  ferveur. 
Je  sens  dans  ma  poitrine  arder  l'or  de  mon  cœur. 
Ma  conscience,  au  fond  de  moi.  se  transfigure. 
Je  ne  redoute  rien  :  les  cris,  les  fouets,  l'injure. 
Le  couperet,,  le  sang,  la  mort  me  seront  doux. 
Je  songerai  que  Jésus-Christ  baisa  ses  clous 


Et  son  gibet;  je  songerai  que  tu  écoutes 

La  voix  de  ma  folie  et  de  ma  peine  absoutes, 

Kt  que  tu  prieras  Dieu,  à  l'heure,  où  le  bourreau 

Carottera  mon  corps  meurtri,  sur  l'échafaud. 

DOM   MARC 

Hélas!  mon  frère  ! 

DOM    BALTIIAZAR 

Elle  sera  rouge  et  chrétienne 
Mon  agonie!  et  si  Dieu  veut  que  je  maintienne 
Debout  ma  force  abrupte  où  j'ai  taillé  son  nom, 
Je  montrerai,  avec  quel  calme  immense  au  front. 
Même  en  ce  siècle,  on  meurt  encor,  quand  on  est  prêtre  ! 
La  confiance,  après  tant  d'orages,  va  naître 
Enfin,  égale  et  magnifique,  en  mon  esprit. 
J'ai  hâte  de  mourir.  J'entends  déjà  le  cri 
Des  confesseurs;  j'entends  les  voix  qui  réconfortent 
Des  saints  et  des  martyrs,  là-haut,  au  seuil  des  portes 
Du  ciel  —  et  je  leur  crie  :  «  Ouvrez,  je  suis  celui 
Qui  s'en  revient  des  pays  d'ombre,  où,  dans  la  nuit, 


Le  crime  rc)de,  ainsi  que  des  lions  en  flamme  : 

Je  suis  celui  qui  s'en  revient 

Des  plus  lointains  confins 

De  sa  terreur  et  de  son  à  me. 

Sauvé  par  un  enfant  dont  la  douceur, 

L'amour  et  la  prière  ont  éclairé  son  cœur. 

Si  bien  qu'il  monte,  aujourd'hui  même. 

Par  les  chemins  anciens  de  son  baptême, 

Vers  ^'ous,  anges,  héros,  martyrs  et  confesseurs  ! 

Je  suis  celui  qui  a  vaincu  toutes  ses  haines. 

Celui  qu'on  enchaîna,  sous  des  raisons  humaines. 

Qui  hésitait  croyant  le  droit  de  son  côté, 

A  expier  son  crime,  en  sa  totalité. 

O  cieux  approfondis  en  merveilleux  abîmes, 

Où  se  brûlent  les  crimes. 

Dans  les  brasiers  des  repentirs  et  des  pardons, 

Je  me  jette  dans  vos  foyers,  comme  un  brandon. 

J'arrive  à  vos  seuils  d'or,  vaincu,  vainqueur,  que  sais-je? 

N'ayant  pour  tout  héraut,  pour  tout  cortège, 

Que  ma  douleur  et  la  douleur  de  cet  enfant.. 

Il   désigne  Dom   Marc. 

98 


Et  c'est  assez.  L'air  de  la  terre  est  éloutrant 

Le  vent  y  boit  du  sang  et  des  blasphèmes  ; 

Je  veux  ma  mort,  je  veux  ma  vie,  à  l'instant  même... 


DOII   MARC 


Et  moi,  mon  frère? 


DOM    BALTHAZ.\R 


O  doux  ami  I 


DO  M  MARC 


Il  faut  d'abord 
Faire  ta  pénitence,  il  faut  que  ton  effort... 

DOM  BALTHAZAR 

Non  !  non  !  Christ  n'attend  pas  et  ses  flammes  me  brûlent, 
Je  ne  veux  pas  qu'une  règle  morne  recule 
Encor  cette  heure,  où  je  serai  libre  et  sauvé. 
Adieu,  mon  frère.  Adieu,  le  seul  dont  j'ai  trouvé 
L'âme  d'accord  avec  la  vérité  très  haute  ; 


Je  vais  noyer,  dans  tout  mon  sang,  toute  ma  faute, 
Je  t'attendrai,  là-haut,  l'àme  tendue.  —  Adieu... 

Il  s'enfuit. 
DOJI  MARC  (tombant  à  genoux,  sur  un  banc,  la  figure  cachée  en  ses  mains.) 

Oh  mon  frère,  je  te  confie  au  cœur  de  Dieu  ! 

Les  cloches  sonnent,  les  moines  entrent  à  l'église.  Dom 
Balthazar  revient  sur  ses  pas  anxieux  ;  et  tout  à  coup 
semble  prendre  une  décision.  Les  fidèles  arrivent  à  leur 
tour  par  la  porte  du  jardin  entendre  la  messe  publique 
du  dimanche.  Il  s'engouffre  avec  eux,  sous  le  porche. 


ACTE  IV 


Le  temple.  Au  fond,  l'autel.  A  droite,  dans  l'ombre,  la  tribune 
barrée  où  Dom  Balthazar  accomplit  sa  pénitence.  A  gauche,  la 
chaire  de  vérité.  Prés  de  la  porte,  à  la  muraille,  un  christ  énorme. 

Dom  MiLiTiEN,  à  l'autel,  termine  la  messe  et  chante  Vite  Missa  est 
et  s'en  retourne  à  la  sacristie.  Les  moines  répondent  :  Alléluia. 

Le  Prieur  monte  en  chaire,  lentement.  Les  fidèles  occupent  le 
fond  de  la  chapelle. 

Les  moines  sont  massés  vers  le  banc  de  communion,  sur  trois 
rangs. 

I,E  PRIEUR   (faisant  le  signe  de  la  croix.) 

Au  nom  du  Père...  et  du  Fils... 

Un  grand  bruit  se  fait  entendre  dans  la  tribune  et  Dom 
Balthazar  apparaît  hagard  derrière  les  barreaux. 


DOM   BALTHAZAR    (Jans  la  tribune  barrée) 

J'ai  tué  mon  père!  j'ai  tué  mon  père! 
Et  l'on  m'enferme  ici 
Comme  une  bête  en  une  cage 
Pour  étoutîer  les  cris 
Et  les  remords  de  mon  âme  sauvage  ! 

LE  PRIEUR 

.Malheureux  ! 

DoM   Marc    se   jette    aux    pieds    du    crucifix    :    il    v   reste 
suppliant,   pendant  toute  la  scène. 

DOM    BALTHAZAR  (à  la  foule) 

Je  suis  le  moine  Balthazar 
Mon  crime  est  un  orage  en  flamme 
Qui  mord  et  brûle  et  saccage  mon  âme. 
Je  suis  ce  moine  Balthazar 
Qui  s'acharna  en  confession 
Contre  vos  fautes  et  vos  vices, 
Alors  qu'il  dérobait,  qu'il  nourrissait 
Lui-même,  sa  damnation 
Et  son  enfer,  sous  le  cilice. 


LE    PRIEUR 

Cet  homme  est  fou  !  n  ccoiilc/  pas  ! 

DOM    BALTHAZAR 

Mon  père  était  un  homme  de  bien. 
Il  était  doux  pour  toutes  mes  colères  ; 
Je  l'ai  tué  comme  on  achève  un  chien, 
Un  soir,  que  j'étais  ivre! 

LE  PRIEUR 

N'écoutez  pas!  N'écoutez  pas! 
Au  nom  du  Dieu  vivant,  n'écoutez  pas! 

DOM   BALTHAZAR 

Un  innocent  fut  condamné 
Et  tué  à  ma  place  ; 
Il  priait  Dieu  et  criait  grâce. 
Il  embrassait  le  Christ  en  croix. 
J'étais  présent,  j'assistai  froid 
Et  sans  bouger,  à  ce  martyre. 
Un  geste,  un  mot,  un  seul  à  dire, 


Et  le  glaive  n'aurait  point  flamboyé  ; 
Et  je  l'ai  tû  ce  mot,  je  l'ai  broyé 
Entre  mes  dents,  je  l'ai  mangé. 

LE  PRIEUR   (désignant  Dom  Balthazar  aux  moines) 

Qu'on  l'arrache  de  force,  là-haut,  de  la  tribune. 
Les  moines  montent  vers  la  tribune. 

DOM  BALTHAZAR 

J'ai  tiré  les  verrous.  Nul  ne  peut  entrer. 

LE   TRIEUR  (à  Dom   Balthazar 

Je  te  rejette  du  cloître,  tu  n'es  plus  moine,  tu  n'es  plus 
prêtre  ! 

DOM    BALTHAZAR 

Je  demande  à  Dieu  pardon 
De  mes  injures  à  sa  gloire; 
J'étais  l'animal  fou 

Qui  vint  au  temple,  comme  un  loup. 
Lapper  du  sang  dans  le  ciboire. 


Mon  torse  est  saccagé  par  le  remords; 

Je  sens  les  langues  de  la  mort 

Frôler  mon  âme  et  la  brûler  ; 

Mes  y-eux,  ma  bouche  et  ma  poitrine 

Sont  des  latrines  de  péché  ; 

Pendant  longtemps  je  me  suis  tû  et  j'ai  bouché 

Mes  narines,  devant  ma  propre  puanteur. 

Oh  !  le  vrai  repentir  vivace  et  rédempteur. 

Que  je  broyais,  sous  mon  silence. 

Mais  que  je  veux,  dès  aujourd'hui, 

Crier  au  jour  et  à  la  nuit, 

En  un  élan  si  bondissant  de  violence. 

Que  mon  être  total  se  démuselé  enfin  ! 

LK  PRIEUR 

Jamais!  Jamais!  Ton  crime  est  désormais  inexpiable. 

DOM  BALTHAZAR 

Je  crie  vers  toi,  mon  Dieu,  mon  Dieu! 
Qui  redonnas  au  bon  larron  une  âme, 
Et  qui  la  rallumas,  parmi  les  flammes 


Les  plus  pures  du  Paradis. 
Je  viens  vers  toi,  mon  Seigneur  Jésus-Christ, 
Dieu  pâle  et  pardonnant  sur  le  calvaire, 
Dieu  de  la  peur  et  de  l'angoisse  humaines 
Mon  Dieu!  Mon  Dieu!  Mon  Dieu!... 

LE   PRIEUR 

Ton  repentir  est  un  scandale! 

DOM   BALTHAZAR 

J'ai  fait  des  murs  d'un  cloître  blanc, 
Pendant  dix  ans. 
Les  vêtements  de  ma  détresse. 
Je  sais  la  haire  vengeresse 

Le  jeûne  et  la  soutirance  et  les  clous  dans  la  chair. 
Seigneur  Jésus  mon  Dieu  !  j'ai  tant  souftert  ! 
Mais  rien,  jusqu'à  ce  jour,  ne  rassasie 
L'indestructible  ardeur  de  s'abîmer 
Dont  mon  âme  est  saisie. 

Seigneur  Jésus  mon  Dieu!  si  je  pouvais  t'ai  mer 
Autant  que  je  me  lais  horreur; 


Si  je  pouvais,  avec  toutes  les  flammes  vagabondes 
Qui  labourent  le  ciel  et  dévorent  les  mondes, 
Me  ravager  et  me  purifier  le  cœur! 
Si  je  pouvais... 

LE  PRIEUR 

Trop  tard  !  Trop  tard  ! 

DOM  BALTHAZAR 

Je  suis  le  moine  Balthazar 
Seigneur  d'Argonne  et  de  Rispaire  ; 
J'assassinai,  avec  ces  deux  mains  sanguinaires; 
Regardez-les,  ce  sont  des  mains 
Plus  féroces  que  des  mâchoires; 
Les  juges  souverains 
N'ont  point  osé,  dans  leur  prétoire, 
Flairer  le  sang  indélébile 
Qui  imprégnait  ces  mains  obstinément  lavées, 
Mais  aujourd'hui  vous  tous  qui  le  savez. 
Allez  le  dire  et  le  crier  aux  gens  des  villes 
Allez  le  proclamer... 


I,E  PRIEUR 

Il  ment!...  il  ment!...  ce  n'est  pas  vrai!  ce  n'est  pas 
vrai  ! . . . 

DOM  BALTHAZAR 

Je  veux  mourir  sur  la  place  publique 
De  la  mort  rouge  et  catholique, 
En  présence  de  tous,  comme  celui  qui  prit. 
Jadis,  ma  place  immonde 
Et  assuma  ma  honte 
Et  s'en  vêtit  aux  yeux  du  monde. 

LE    PRIEUR   (aux  moines  qui  déjà  sont  montés  1 

Qu'on  enfonce  les  portes  !  qu'on  l'arrache   du  cloître 
mort  ou  vivant. 

On  entend  des  coups  de  hache  dans  du  bois. 
DOM   BALTHAZAR 

Je  suis  comme  un  buisson  de  p»échés  noirs  : 
Toutes  les  épines  du  sacrilège 
Se  recourbent  sur  moi,  comme  des  ongles  noirs; 


Le  manteau  saint  qui  me  protège 

Ment  sur  mes  épaules  :  j'en  suis  couvert  ; 

Mais  la  lèpre  pue  en  ma  chair. 

Je  suis  le  mal  en  rut  parmi  les  hommes  ; 

Je  ne  mérite  plus  que  leurs  lèvres  me  nomment; 

Je  me  jette  moi-même,  au  ban  de  l'univers; 

Je  veux  qu'on  me  crache  à  la  face; 

Qu'on  me  coupe  ces  mains  qui  ont  tué  ; 

Qu'on  m'arrache  ce  manteau  blanc  prostitué; 

Qu'on  appelle,  qu'on  ameute  la  populace. 

Je  m'oflfre  aux  poings  qui  frapperont 

Et  aux  pierres  qui  blesseront. 

De  leur  rage,  mon  front. 

Je  demande  que  l'on  accable 

Ce  corps  chargé  de  sa  faute  implacable 

Et  qu'on  en  jette,  après  mon  supplice  fervent, 

La  loque  humaine  aux  quatre  vents  ! 

Les  moines  sont  parvenus  à  enfoncer  la  porte  et  saisir 
DoM  Balthazar.  Grand  tumulte.  Aussitôt,  le  prieur 
s'adressant  à  la  foule. 


LE   PRIEUR 

Sortez  tous  ! 

Des  moines  poussent  la  foule  vers  la  porte  du  temple. 

Sortez  tous!  Balthazar  appartient  à  la  foudre  divine. 

La  nef  se  vide  lentement. 

Les  moines  qui  sont  montés  à  la  tribune  amènent  DoM 
Balthazar  et  le  jettent  à  genoux  devant  le  prieur,  au 
milieu  de  l'église.    Le  prieur  s'approchant  de  lui. 

LE  PRIEUR 

O  moine  Balthazar, 
Tu  t'es  raillé  de  Jésus-Christ, 
Qui  veut  le  repentir  dans  le  silence; 
Tu  as  rompu,  avec  tes  bonds  de  violence, 
La  règle  sainte  et  le  claustral  esprit  ; 
La  vie  humble  en  ton  cerveau  s'est  défleurie; 
Tu  es  aveugle  et  sourd,  ainsi  qu'un  bloc  de  fer. 
Puisque  tu  n'as  pas  vu  en  quelle  ivrognerie 
D'àme,  tu  viens  de  te  traîner  vers  ton  enfer. 


nOM    li  \1 .1  IIA/AR 

Mon  Dieu  1  Mon  Dieu  ! 

I.E   l'RlKUR 

l'ourquoi  es-tu  venu  naguère 
Vers  nous?  Pourquoi  as-tu  choisi  ce  sanctuaire? 
Pourquoi..?  Grâce  à  toi  seul,  nous  voilà  tous  atteints. 
Nous  voilà  tous  pendus  aux  crocs  de  ton  destin. 
Epouvantable  fou!  qui  donc  t'a  mis  dans  lame, 
Ces  monstrueux  aveux  que  tu  nous  a  vomis? 
Qui  donc  t'incendia  d'aussi  funestes  flammes, 
Et  quel  nouveau  forfait  suprême  as-tu  commis?... 

DOM  BALTHAZAR 

Mon  Dieu!  xMon  Dieu! 

LE  PRIEUR 

Le  bang  dont  tu  couvris  ton  père 
Couvre  à  présent,  de  ses  tâches  rouges,  nos  murs. 
Tu  es  la  bête  et  tu  voulus  que  ton  repaire 
Fut  parmi  nous,  pour  que  nos  murs  fussent  impurs! 


DOM   BALTHAZAR 

Mon  Dieu!  Mon  Dieu!  Mon  Dieu! 

LE   PRIEUR 

Ecoute  : 
Je  t'avais  désigné  pour  être,  à  mon  départ 
Vers  Jésus-Christ,  là-haut,  celui  qui,  dans  la  route, 
Marcherait  après  moi  et  reprendrait  ma  part 
De  luttes  et  de  prières  et  de  traverses  graves. 
Dieu  m'a  désaveuglé  et  c'est  là  ma  leçon. 
Il  a  brisé  devant  mes  yeux,  comme  une  épave. 
Le  fier  et  blanc  vaisseau,  chargé  de  cargaisons 
De  myrrhe  et  d'encens  pur,  que  tu  me  semblais  être. 
Les  vents  de  ta  fureur  t'ont  enlevé  du  front 
L'huile  sainte  dont  se  dorent  nos  fronts  de  prêtre. 
Tu  n'es  plus  qu'un  fumier  de  péchés  et  d'affronts 
Jetés  ensemble,  au  coin  d'un  carrefour  immonde; 
Ton  sang,  ta  vie  et  ton  âme  sont  à  Satan, 
Qu'il  les  prenne,  tout  est  à  lui  :  mais  que  le  monde 
Sache  comment  ces  murs  pieux  et  pénitents 
Ont  rejeté  loin  de  leur  paix,  ta  pourriture! 


DOM    BAl.THAZAK 

Mon  Dieu  ! 

I.IO   PRIEUR 

Tu  m'apparais  plus  nettement  damné 
Que  si  l'on  te  donnait  du  feu  pour  sépulture. 
Jamais  le  souvenir  de  ton  crime  etfrcné 
Ne  calmera  ces  cris;  jamais  prière  en  flamme 
Ne  descendra  vers  ton  etlroi. 
Tu  es  le  dernier  mort,  tu  es  la  dernière  âme 
Pour  qui,  jamais,  avec  ferveur  et  foi, 
Une  messe  sera  chantée  et  cette  crosse 

Il  la  lève. 

Que  tu  rêvas  pouvoir  brandir  d'un  poing  viril, 
Tiens  !  Tiens  ! 

Il  frappe. 

Ta  chair  la  sentira  rude  et  féroce. 
Non  comme  un  sceptre  ardent,  mais  comme  un  bâton  vil 

DOM    BALTHAZAR 

Frappez!  Frappez!  Frappez,  mon  Père! 


LE  PRIEUR 

Impie!  impie!  impie! 

UX    MOINE   (s'approchant) 

Bourreau  du  Christ  ! 


UN    AUTRE 


Voleur  de  repentir! 


UX   AUTRE 


Braise  d'orgueil  éteint  ! 


Crachat  d'abjection  ! 


UX   AUTRE 


THEODULE 


Bandit!  Parricide!  Sacrilège! 

Il  le  pousse  du  pied  et  le  fait  retomber,    la    face    contre 
terre. 


LE    r'RIEUK 

Non  !  Non  !  Relevez-le  et  poussez-le  dehors, 
Loin  de  nos  murs  et  de  nos  grilles. 

Kailleur. 
Ne  meurt-on  pas  debout,  dans  sa  famille? 

Les  moines  relèvent  Dom  Balthazar  et  le  chassent  devant 
eux  jusqu'à  la  porte  de  l'église  qu'ils   referment  sur    lui 

à  grand  bruit. 

Et  maintenant,  qu'à  tout  jamais,  son  sort 
Soit  séparé  du  nôtre  et  que  son  crime 
Tombe  sur  lui  plus  lourd  que  le  couteau 
Des  échafauds. 

Long  silence.  Thomas  finit  par  s'avancer  vers  le  Prieur. 
A  ce  moment  tous  les  moines,  excepté  Idesbald  et 
Dom  Marc  viennent  se  ranger  autour  de  Thomas. 

THOMAS  (regardant  fi.xement  le  Prieur) 

Mon  Père? 

LE   PRIEUR  (après  un   silence) 

Soit  ! 

Désignant  la  porte  que  Dom  Balthazar  vient  de  franchir. 


Puisqu'il  abandonna  lui-même 
Son  droit  ;  puisqu'il  nia  la  volonté  suprême 
Qu'il  condensait;  puisqu'il  n'est  plus,  parmi  vous  tous. 
Quelqu'un  de  ma  hauteur  ni  de  ma  force,  vous, 

Désignant  Thomas 

Soyez  du  moins  celui,  auquel  le  Ciel  accorde 
De  disputer  ce  cloître  aux  temps  inexorables 
Qui  vont  venir  1 

Le   Prieur  et  tous  les  moines  sortent. 

DOM   MARC  (resté  seul,  devant  le  crucifix) 

Du  plus  profond  de  ta  miséricorde. 
Seigneur,  sois  secourable 
Au  frère  de  mon  âme,  Balthazar. 
Toi  seul,  tu  sais  la  part 
Que  s'est  faite,  pour  l'avenir 
Et  pour  le  ciel,  son  repentir; 
Seigneur,  assiste-le,  à  l'heure 
Où  les  hommes  lui  sont  fureur 


Et  le  monde,  supplice  et  vilenie. 
Et  ses  frères,  injure  et  fange; 
Seigneur,  assiste-le,  dans  sa  rouge  agonie 
Avec  tes  anges  ! 


Im- 
primé à 
Bruxelles,  pai- 
Alex.  Berqiieman. 
pour  Edmond  Deman, 
libraire.  Et  fut  achevé  le 
quinzième  jour  du  mois 
de  novembre  mil  huit 
cent  et  quatre 
l'iuf^t-di.x 
neuf. 


j 

1 

5 

^ 

Verhaeren,  Ëraile 
2/^59^  Le  cloitre 

V8C5 
1900 


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